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19 mars 1962 : cessez-le-feu en Algérie #twhistoire

Le général de Gaulle est depuis presque un an président de la Ve République quand, en septembre 1959, est reconnu à l’Algérie le droit à l’autodétermination. Ce nouveau tournant n’est pas accepté par l’extrême-droite algérienne et la «semaine des barricades» marque le début de l’année. 

En juin, des entretiens secrets entre le gouvernement français et le F.L.N. ont lieu à Melun. C’est un échec. Peu après, de Gaulle annonce le référendum sur l’Algérie, et, malgré des oppositions comme celle du maréchal Juin, le principe de l’autodétermination est approuvé le 8 janvier 1961 par 17 447 669 oui contre 5 817 775 non. Aux pourparlers encore secrets qui reprennent avec le F.L.N. répond le «putsch des généraux» (Salan, Challe, Jouhaud et Zeller) qui échoue. Les discussions entre la France et le G.P.R.A. reprennent, mais une fois encore sans résultats positifs. Malgré le référendum, c’est l’impasse, les attentats de l’O.A.S. (Organisation armée secrète) se développent en Algérie et en France. 

Toutefois, les rencontres secrètes, comme celles qui se déroulent aux Rousses, ne cessent pas et aboutissent aux discussions officielles, que sanctionnent, le 18 mars 1962, les accords d’Évian. Le lendemain, le cessez-le-feu marque la fin du conflit algérien ; une fin qui n’est pas acceptée par tous : ni l’arrestation des généraux du putsch ni le référendum qui avalise Évian par 17.508.607 oui contre 1.795.061 non ne ralentissent les actions de l’O.A.S. Elles se prolongeront jusqu’au 17 juin, date d’un accord entre l’O.A.S. et le F.L.N. 

Le 3 juillet 1962, une ordonnance du général de Gaulle reconnait officiellement l’indépendance de l’Algérie. Après 7 ans de guerre, le peuple algérien a fait plier l’impérialisme français.


Le lendemain du cessez-le-feu, La Lutte de Classe (N°36 du 20 mars 1962), écrit : 

LA FIN D'UNE BATAILLE 

Les dérisoires feux d'artifice tirés par deux municipalités communistes de la banlieue parisienne n'ont pas suffi à transformer en liesse populaire et en explosion de joie l'accueil, finalement réservé, qu'a fait l'ensemble de la population, y compris les travailleurs musulmans, à l'annonce du cessez-le-feu en Algérie. 

Non pas que la fin des combats ne fût sincèrement souhaitée par l'immense majorité de la population des deux pays, mais plus simplement parce qu'une question retient sur cinquante millions de bouches un immense soupir de soulagement : que fera l'OAS, ne pourra-t-elle pas empêcher la réalisation effective du cessez-le-feu et, après tant de cruelles déceptions, n'aurons-nous pas celle de voir les combats reprendre dans un mois ou deux ? 

Il va en effet falloir à la population musulmane et au F.L.N. beaucoup de « patience », suivant l'euphémisme de Morin, car il est aisé de prévoir que dans les jours qui viennent l'OAS va multiplier ses provocations pour susciter des réactions de la population musulmane, réactions que l'armée se chargera de briser. 

On voit mal, dans la situation actuelle, comment l'exécutif provisoire pourra gouverner, comment le référendum sur l'autodétermination pourra se faire et, surtout, comment l'Etat algérien indépendant pourra naître de ce référendum si l'impérialisme français n'ôte pas à l'OAS les moyens d'agir en rapatriant l'armée. Les cours martiales instituées à Oran et à Alger n'auront pas plus d'efficacité que toutes les autres mesures prises : demander à ces cours martiales, composées de militaires, de fusiller les terroristes de l'OAS serait leur demander de se suicider. Après le putsch du 22 avril il y eut un Tribunal spécial d'institué. Il ne prononça, à part quelques condamnations de pure forme (Challe, Zeller qui seront bientôt amnistiés, n'en doutons pas), que des acquittements ou des condamnations à mort... par contumace. Détruire l'OAS, nous l'avons dit souvent, de Gaulle ne le fera pas. Il peut seulement la rapatrier. Le cessez-le-feu et l'indépendance de l'Algérie ne seront des réalités qu'à cette condition : le retrait de l'armée française. Il est probable que ce retrait progressif, d'abord du bled vers les grandes villes, puis des grandes villes vers quelques bases, soit prévu dans les accords d'Evian, car il n'est guère vraisemblable que le F.L.N. ait accepté de traiter à moins. 

Cette retraite de l'armée française, le peuple algérien l'aura conquise de haute lutte. Les peuples n'ont rien à attendre de la compréhension ou de la bonté de leurs maîtres : ces sept années de guerre l'auront une fois de plus montré. 

Mais il y a des incorrigibles professionnels, témoins ces extraits de la déclaration du Bureau Politique du P.C.F. en date du 18 mars : 

« Il aura fallu plus de sept années de guerre injuste, meurtrière et ruineuse, pour que les gouvernants français soient contraints à accepter la solution préconisée par les communistes depuis novembre 1954 ». 
« Si les solutions que nous avons sans cesse proposées avaient été appliquées en 1954, la guerre aurait été évitée ». 

Si Monsieur de La Pallice... Solution préconisée, solution proposée, etc., c'est bien là toute la politique du P.C.F. Si les gouvernants avaient voulu, si les gouvernants avaient accepté... Oui, mais les gouvernants n'entendent que la force et n'acceptent de faire ce qui ne leur convient pas, que lorsqu'on les y oblige. Le P.C.F. sous-entend peut-être (les élections sont proches !), que s'il avait été au Gouvernement à l'époque cela ne se serait pas passé ainsi et que la guerre eut été évitée. Mais la guerre d'Indochine, qui dura sept ans elle aussi, n'a-t-elle pas commencé alors que Thorez était Ministre d'État ? Les massacres de Sétif (Algérie, mais oui !) n'eurent-ils pas lieu alors que le P.C.F. était au Gouvernement ? Est-ce que le problème de l'indépendance de l'Algérie ne se posait pas avant que le peuple algérien on soit réduit à s'engager dans une lutte inégale et sanglante ? Pourquoi alors, un plus de deux ans et demi de participation au Gouvernement, de 1944 à 1947, le P.C.F. n'a-t-il pas proposé, préconisé ... et appliqué les solutions susceptibles d'éviter la guerre ? Parce que le P.C.F. « au pouvoir » a défendu loyalement la politique de la bourgeoisie française, parce que le P.C.F. dans l'opposition est incapable de s'opposer à cette politique. 

Tout cela n'est pas que du passé. C'est aussi le présent : cette armée qui va ren¬trer en métropole, médaille militaire dont l'OAS est le revers, ce ne sont pas des pro¬testations ou « l'union de tous » qui vont l'empocher d'armer et d'encadrer les bandes qui vont s'attaquer aux organisations ouvrières. 

Comme les travailleurs algériens il nous faudra nous battre et pas seulement voter ou « protester ». Comme eux, plus facilement qu'eux, nous pourrons vaincre, si nous sommes seulement aussi décidés. 

Ci-dessous un autre article a été publié dans le N°1498 de LO du 21 mars 1997 :

LE CESSEZ-LE-FEU EN ALGÉRIE 

Le 19 mars 1962, entrait en vigueur le cessez-le-feu entre l'armée française et les troupes de l'Armée de Libération Nationale du FLN algérien. Ce cessez-le-feu avait été signé la veille et annoncé dans la soirée par De Gaulle, alors président de la République. 

C'était la première étape vers l'indépendance du peuple algérien, après 132 ans de colonisation française. Il mettait un terme à plus de sept ans d'une sale guerre que les gouvernements de gauche comme de droite qui s'étaient succédé depuis 1954 présentaient comme de simples opérations de « pacification ». Mais c'était bien une guerre, qui fit entre 500 000 et un million de morts algériens, 25 000 dans les rangs de l'armée française. 

Un an de négociations 

Ce cessez-le-feu, résultat de la lutte déterminée du FLN appuyée par le peuple algérien, marquait l'aboutissement de près d'un an de négociations entre représentants du gouvernement français et du FLN. Ces négociations avaient débuté le 20 mai 1961, à Evian. 

Mais du 20 mai 1961 au 18 mars 1962, journée où furent signés les accords d'Evian, l'armée coloniale française n'était pas restée inactive, ni l'extrême-droite qui sévissait en Algérie. Car outre les opérations de l'armée régulière, l'OAS, l'Organisation de l'Armée Secrète constituée en février 1961, menait une politique terroriste au nom du maintien de l'Algérie française, visant à rendre infranchissable le fossé entre la population algérienne et la population « pied-noir », dont l'OAS comptait faire une masse de manœuvre dans la perspective de la création d'un parti d'extrême droite en France. 

En métropole, la répression continuait à peser sur les travailleurs algériens. Le 17 octobre 1961, une manifestation organisée à Paris à l'appel du FLN était sauvagement réprimée par la police du préfet Papon : il y eut près de 15 000 arrestations, plus d'une centaine de tués. 

Les intérêts de l'impérialisme préservés 

Les accords d'Evian prévoyaient l'indépendance de l'Algérie à condition que celle-ci soit ratifiée par un référendum sur « l'autodétermination ». 

Mais surtout, les intérêts de l'impérialisme français étaient préservés : pour une longue période, la France allait conserver un certain nombre de bases militaires, telle celle de Mers-el-Kebir près d'Oran, et des droits pour l'exploitation du pétrole saharien. 

Pour l'OAS, ces accords d'Evian étaient synonymes de capitulation et servirent de prétexte, durant les mois suivants, pour mettre l'Algérie à feu et à sang, par une vague ininterrompue d'attentats les plus ignobles dans le but de terroriser la population, de sabotages et de destructions en tous genres. 

Nombre de pieds-noirs, qui partageaient l'essentiel de la vie du petit peuple d'Algérie, se rangèrent derrière les démagogues de l'OAS, qui avaient pour objectif, non pas l'Algérie française comme ils le prétendaient, mais de rendre impossible toute cohabitation entre les communautés qui vivaient en Algérie. 

Le 19 mars 1962 fut donc loin d'être pour ces différentes communautés le jour de leur délivrance. La population algérienne allait attendre encore plusieurs mois la proclamation de l'indépendance. La politique qui aboutit au départ de la quasi-totalité de la population pied-noir pèse encore. Cette population pied-noir paya également pour avoir suivi les démagogues nationalistes et racistes qui les menèrent à une impasse et ne réussirent, du moins dans les premiers temps, qu'à en faire des réfugiés débarquant avec quelques valises sur un quai de Sète, de Marseille ou de Nice. 

Les espoirs déçus 

La guerre menée contre le peuple algérien n'avait pas permis à l'impérialisme français de conserver sa colonie. Mais elle avait fait payer aux Algériens un prix assez fort pour l'obliger à se plier aux conditions de l'impérialisme. 

Au coût de la guerre, venant après les ravages des 130 années de colonisation, s'ajoutaient les conséquences du départ massif des pieds-noirs, qui constituaient l'essentiel des cadres du pays : l'indépendance de l'Algérie allait satisfaire les intérêts d'une fraction de la petite-bourgeoisie algérienne, qui n'aspirait qu'à avoir sa part du pouvoir politique, mais elle allait être bien incapable de répondre aux aspirations des masses algériennes à sortir de leur situation de misère et de sujétion. 

Le principal responsable en est bien sûr l'impérialisme français qui, tout en concédant finalement l'indépendance politique allait maintenir son emprise économique. Mais les dirigeants nationalistes algériens en ont leur part, pour qui la lutte pour l'indépendance ne devait être qu'une lutte pour le pouvoir – le leur – et en aucun cas la lutte pour l'émancipation sociale, dans laquelle les exploités d'Algérie auraient pu trouver des alliés parmi les travailleurs de l'autre côté de la Méditerranée. 

Aujourd'hui, 35 ans après, le peuple algérien en paye encore le prix. L'impasse économique, sociale et politique nourrit les tendances réactionnaires de la société, l'intégrisme islamiste en particulier, face auquel il ne trouve comme alternative que la dictature militaire de Zeroual. Et même si les effets en sont pour l'instant moins sensibles en France, la crise économique et sociale y alimente aussi des tendances réactionnaires au sein desquelles se retrouvent d'actifs héritiers de l'OAS, et à leur tête Le Pen.

[source : Le Forum des amis de LO]

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Le 18 mars commençait la Commune de Paris... #tweetchrono

En 1871, le petit peuple de Paris, celui des artisans, des ouvriers, des femmes du peuple qui constituaient alors la majorité de sa population, s'insurgeait contre le pouvoir établi. Durant les deux mois que dura la Commune de Paris, il vécut la première expérience d'exercice du pouvoir direct par la population en posant à cette occasion les bases d'une organisation sociale nouvelle, juste et fraternelle. 

Les bourgeois, la police, le gouvernement, tous les ennemis du prolétariat avaient fui Paris et l'armée était aux mains des Prussiens qui venaient de gagner la guerre contre la France. Ces circonstances permirent donc aux Parisiens d'avoir le champ libre pour mettre en place l'embryon d'un pouvoir démocratique au plein sens du terme, entièrement tourné vers la satisfaction des besoins de la population. 

La répression féroce qui s'abattit sur eux à partir de mai 1871 mit fin à ce gouvernement ouvrier qui avait tenu soixante-douze jours, « l'aube, quoique bien pâle, de la première république prolétarienne », comme le salua Trotsky en 1921, mais sans tuer l'espoir, pour les générations de militants révolutionnaires qui allaient lui succéder, que changer le monde était possible. Au contraire. Ils puisèrent dans la riche expérience sociale et politique de la Commune de Paris des raisons de mieux comprendre les objectifs et les tâches à venir. 

De la guerre à la Commune 

Le 4 septembre 1870, devant la colère des Parisiens devant la capitulation à Sedan des armées de Napoléon III face à la Prusse, les opposants politiques au Second Empire proclamèrent la République à l'Hôtel-de-Ville et la constitution d'un gouvernement de Défense nationale. Le siège de la capitale par les armées prussiennes pendant tout l'hiver 1870-1871 fut éprouvant. En février 1871, les élections donnaient à l'Assemblée, alors déplacée à Bordeaux, une majorité de députés monarchistes et réactionnaires qui portèrent Adolphe Thiers à la tête d'un gouvernement qui signa la capitulation de Paris. 

L'écart se creusa de plus en plus entre celui-ci et un Paris agité par les idées socialistes, un Paris qui avait manifesté à plusieurs reprises sa méfiance à l'égard d'un gouvernement appuyé sur les « ruraux » de la province conservatrice. Le gouvernement multiplia les provocations, comme s'il cherchait l'occasion de mater dans le sang une bonne fois pour toutes les Parisiens. 

Beaucoup de ceux-ci s'enrôlèrent dans la Fédération de la Garde nationale avec l'idée qu'il fallait défendre eux-mêmes Paris face aux Prussiens, sans faire confiance à quiconque pour le faire à leur place. De nombreux Parisiens furent donc armés, possédant même des canons acquis par une souscription organisée par eux-mêmes et auxquels ils tenaient jalousement, canons mis à l'abri comme ceux hissés sur les hauteurs de Montmartre. 

Ce fut justement une tentative avortée de l'armée de Thiers pour reprendre ces canons aux « Fé dérés » qui marqua, le 18 mars 1871, le début de la Commune. Toute la population du quartier, femmes en tête, fit barrage aux soldats venus enlever les canons. Ils fraternisèrent avec la foule en faisant prisonnier le général Lecomte qui les commandait et qui fut exécuté ensuite avec le général Thomas, rendu responsable de la défaite face aux Prussiens. 

Devant cette insurrection, le gouvernement préféra fuir à Versailles et Paris se réveilla libre, sans gouvernement et sans forces de répression. 

La Commune s'organise, un nouvel Etat s'ébauche 

Le Comité central de la Garde nationale prit alors les choses en main. Il décida de relever le défi, d'assurer le ravitaillement et de diriger la cité jusqu'à l'organisation d'élections de nouveaux représentants à la tête de la Commune. Lors de ces élections, le 26 mars, de nombreux militants connus pour leurs idées révolutionnaires furent élus. Pendant les deux mois de liberté qui allaient suivre, une intense vie démocratique anima les quartiers, la population intervint librement dans les clubs. Les services publics (postes, monnaie, éclairage, pompiers, santé) furent réorganisés grâce au bon sens et au dévouement des volontaires. 

Les propositions des élus de la Commune indiquèrent clairement la direction choisie : le premier décret supprima l'armée permanente pour la remplacer par le peuple en armes. Les policiers passaient désormais sous le contrôle de la population et étaient révocables à tout instant comme tous les délégués investis d'un mandat impératif. Tous les fonctionnaires, des membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, devaient être rétribués au niveau d'un salaire d'ouvrier. La séparation de l'Eglise et de l'Etat fut décrétée ainsi que la suppression du budget des cultes. Sur le plan économique, la Commune décida, entre autres, un moratoire sur les loyers impayés et la réquisition des logements et des ateliers abandonnés. De nombreuses commissions réfléchirent à un enseignement nouveau, laïc et gratuit, ouvert à tous et notamment, ce qui était nouveau, aux filles, et à la création d'écoles professionnelles. 

Malheureusement, entièrement absorbés par l'élaboration de cette vie nouvelle, les Communards négligèrent des moyens de défense importants. Ils se refusèrent par exemple à prendre en otage l'or déposé à la Banque de France au nom d'un légalisme formel, hors de propos, alors qu'en face, Thiers et ses mercenaires ne s'embarrassaient guère du respect des règles. 

Une répression impitoyable

Thiers reconstitua une armée avec la complicité du gouvernement prussien qui retenait jusque-là une partie de l'armée française prisonnière. Il écrasa les tentatives de proclamer d'autres Communes en province et isola Paris par une campagne de calomnies décrivant une capitale à feu et à sang, aux mains des pillards, alors que jamais l'ordre n'y avait si bien régné ! 

L'armée versaillaise entra dans Paris le 21 mai 1871 mais il lui fallut une semaine, restée tristement célèbre sous le nom de « Semaine sanglante », pour reprendre la ville, quartier par quartier, car toute la population, femmes, enfants, fédérés, défendit héroïquement ses barricades. Les derniers combattants tombèrent le 28 mai, au cimetière du Père-Lachaise devant le mur appelé depuis « le mur des Fédérés ». 

La répression fit des dizaines de milliers de morts. Il s'agissait de marquer durablement les mémoires pour qu'une telle expérience ne revît plus le jour. Aux exécutions succédèrent quarante-cinq mille arrestations et des déportations pour le bagne de Nouvelle-Calédonie. Les plus chanceux purent s'exiler tandis que le mouvement ouvrier français était affaibli (mais, en fait, il ne mit que dix ans pour renaître). 

Les leçons de la Commune 

Le courage, l'abnégation, la générosité des hommes et des femmes de la Commune contrastent avec la sauvagerie de la répression des Versaillais, à la mesure de la peur que leur inspira l'insurrection parisienne. Au-delà, il reste de la Commune « ce grand exemple d'initiative, d'indépendance, de liberté de mouvement, d'élan vigoureux parti d'en bas, le tout allié à un centralisme librement consenti, étranger à la routine » (Lénine) qui a fécondé le mouvement ouvrier. 

Marx, en rendant hommage à ces Communards « partis à l'assaut du ciel », discerna dans leur expérience, bien qu'éphémère, des traits qui allaient servir de repères aux révolutionnaires. Il conclut notamment que le prolétariat ne pouvait pas se contenter d'utiliser les institutions existantes mais qu'il lui fallait détruire l'ancien appareil d'Etat, comme les Communards avaient commencé à le faire, pour mettre à sa place leur propre Etat, au service de la majorité du peuple. 

La Commune a montré du même coup l'implacabilité des représentants de l'ordre bourgeois et la nécessité, pour vaincre, d'une direction consciente. Ce sont ces enseignements qui aujourd'hui peuvent nous aider à nous orienter et qui tissent un lien vivant, par-delà le siècle, avec les Communards de 1871. 


Claire LACOMBE 

Lutte Ouvrière n°1710 du 20 avril 2001 


Lectures marxistes sur la Commune de Paris disponibles sur internet...

La Guerre civile en France de Karl Marx 
La correspondance entre Marx et Engels sur ces évènements 
Le chapitre III de l'Etat et la révolution de Lénine 
Les leçons de la Commune de Trotsky (1921) 
Le chapitre VI de Terrorisme et communisme de Trotsky 

Lutte Ouvrière a aussi présenté un certain nombre de livres se rapportant à la Commune

Lire : Dictionnaire de la Commune de Bernard Noël 
Lire : Hommes et choses de la Commune (de Maurice Dommanget) 
Lire : Les écrivains contre la Commune de Paul Lidsky 

 

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Curious about: "Un autre capitalisme n’est pas possible", de Rémy Herrera

> Le grand soir

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Le marxisme de Bensaïd me pose problème...

Un marxisme qui sonne bizarre, en effet...

On peut lire par exemple dans "Marx [mode d'emploi] ceci : "Jusqu'alors, les philosophes s'étaient 'contentés d'interpréter le monde de diverses manières' ; ce qui importe désormais, 'c'est de le changer'. Pour le changer, continue Daniel Bensaïd en guise d'explication, il faut certes continuer de le déchiffrer et de l'interpréter, mais [aussi... on attend : il faut casser l'ordre social du capitalisme, il faut que la classe ouvrière s'empare du pouvoir économique et politique, etc. Changer le monde donc ! Mais non : Bensaïd écrit : il faut continuer] de l'interpréter autrement, de façon critique et pratique". Bref, jusqu'alors les philosophes s'étaient contentés d'interpréter le monde ; ce qui importe désormais, c'est... de l'interpréter autrement !

La phrase suivante est du même tonneau : "La critique de la religion et de la philosophie spéculative est épuisée [ceci en rapport avec la première partie du constat : "Jusqu'alors, les philosophes s'étaient 'contentés...'", etc.]. Désormais, poursuit-il, sonne l'heure de la "critique de l'économie politique" [ceci en rapport avec la seconde partie : "ce qui importe désormais, 'c'est de le changer'"] ! Or, il est de (relative) notoriété publique que Marx n'entendait nullement "changer le monde" par une critique, aussi juste soit-elle, de l'économie politique classique -- ni même, de la sorte, s'attaquer à l'idéologie dont celle-ci est un bon exemple --, mais situait "désormais" l’issue dans la capacité du prolétariat à s'organiser pour s'emparer du pouvoir. Donc : non pas changer le monde seulement par une lutte critique acharnée contre les obscurantismes idéologiques, mais "changer le monde", matériellement, en renversant la bourgeoisie. Comment, en effet, s'attaquer efficacement aux modes spéculatifs, idéalistes, non-dialectiques, de la pensée des hommes sans faire disparaître leurs causes objectives, c-à-d les rapports de production du capitalisme ?

Du reste, dans la suite de son ouvrage, Bensaïd ne parle pas vraiment de révolution sociale – et son évocation de la nécessité de renverser "notre monde" n'y change rien. Et le bouquin se termine finalement sur la nécessité du travail de la théorie : "pour comprendre [le monde] afin de le changer, la pensée de Marx [est] un point de départ qui demande à être dépasser"...

Certains liront que c'est donc la pensée de Marx qui doit être "dépassée", que "dépasser" la pensée de Marx est la condition du changement... Mais ceux-là ont sûrement un esprit pas assez gramscien ;-)

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Karl Marx, par Lénine

 

Karl Marx naquit le 5 mai 1818 à Trèves (Prusse rhénane). Son père, un avocat israélite, se convertit en 1824 au protestantisme. Aisée et cultivée, sa famille n'était pas révolutionnaire. Après avoir terminé le Lycée de Trèves, Marx entra à l'Université de Bonn, puis à celle de Berlin; il y étudia le droit, mais surtout l'histoire et la philosophie. En 1841, il achevait ses études en soutenant une thèse de doctorat sur la philosophie d'Epicure. A cette époque, ses conceptions faisaient encore de Marx un idéaliste hégélien. A Berlin, il fit partie du cercle des "hégéliens de gauche" (comprenant, entre autres, Bruno Bauer), qui cherchaient à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires.

A sa sortie de l'université, Marx se fixa à Bonn, où il comptait devenir professeur. Mais la politique réactionnaire d'un gouvernement qui avait retiré sa chaire à Ludwig Feuerbach en 1832 lui avait de nouveau refusé l'accès à l'université en 1836 et, en 1841, avait interdit au jeune professeur Bruno Bauer de donner des conférences à Bonn, obligea Marx à renoncer à une carrière universitaire. A cette époque, le développement des idées de l'hégélianisme de gauche faisait de très rapides progrès en Allemagne. Ludwig Feuerbach commence, surtout à partir de 1836, à critiquer la théologie et à s'orienter vers le matérialisme qui, en 1841, l'emporte chez lui entièrement (Essence du christianisme); en 1843 paraissent ses Principes de la philosophie de l'avenir. "Il faut avoir éprouvé soi-même l'action libératrice" de ces livres, écrivait plus tard Engels à propos de ces ouvrages de Feuerbach. "... nous [c'est-à-dire les hégéliens de gauche, Marx y compris] fûmes tous d'emblée des "feuerbachiens" ". A cette époque, les bourgeois radicaux de Rhénanie, qui avaient certains points de contact avec les hégéliens de gauche, fondèrent à Cologne un journal d'opposition, la Gazette rhénane (qui parut à partir du 1er janvier 1842). Marx et Bruno Bauer y furent engagés comme principaux collaborateurs et, en octobre 1842, Marx en devint le rédacteur en chef; il quitta alors Bonn pour Cologne. Sous la direction de Marx, la tendance démocratique révolutionnaire du journal s'affirma de plus en plus, et le gouvernement, après avoir soumis le journal à une double et même triple censure, décida ensuite, le 1er avril 1843, de le suspendre complètement. A cette date, Marx se vit obligé de quitter son poste de rédacteur, mais son départ ne sauva pas le journal, qui fut interdit en mars 1843. Au nombre des articles les plus importants que Marx publia dans la Gazette rhénane, en plus de ceux qui sont indiqués plus loin (voir Bibliographie), Engels cite un article sur la situation des vignerons de la vallée de la Moselle. Son activité de journaliste avait montré à Marx que ses connaissances en économie politique étaient insuffisantes, aussi se mit-il à étudier cette discipline avec ardeur.

En 1843, Marx épousa à Kreuznach Jenny von Westphalen, une amie d'enfance, à laquelle il s'était fiancé alors qu'il poursuivait encore ses études. Sa femme était issue d'une famille aristocratique réactionnaire de Prusse. Le frère aîné de Jenny von Westphalen fut ministre de l'Intérieur en Prusse à l'une des époques les plus réactionnaires: 1850-1858. A l'automne 1843, Marx se rendit à Paris pour éditer à l'étranger une revue radicale avec Arnold Ruge (1802-1880; hégélien de gauche, emprisonné de 1825 à 1830 et émigré après 1848; bismarckien après 1866-1870). Seul parut le premier fascicule de cette revue intitulée les Annales franco-allemandes dont la publication s'arrêta par suite des difficultés de diffusion clandestine en Allemagne et de divergences avec Ruge. Dans ses articles publiés par cette revue, Marx nous apparaît déjà comme un révolutionnaire qui proclame "la critique implacable de tout ce qui existe" et en particulier la "critique des armes", et fait appel aux masses et au prolétariat.

En septembre 1844, Friedrich Engels vint à Paris pour quelques jours, et devint dès lors l'ami le plus intime de Marx. Tous deux prirent part à la vie intense qui était à l'époque celle des groupes révolutionnaires de Paris (particulièrement importante était alors la doctrine de Proudhon, à qui Marx régla catégoriquement son compte dans Misère de la philosophie, parue en 1847) et, combattant avec âpreté les diverses doctrines du socialisme petit-bourgeois, ils élaborèrent la théorie et la tactique du socialisme prolétarien révolutionnaire, ou communisme (marxisme). Voir plus loin (Bibliographie) les œuvres de Marx à cette époque, 1844-1848. En 1845, sur la requête du gouvernement prussien, Marx fut expulsé de Paris comme révolutionnaire dangereux. Il s'installa à Bruxelles. Au printemps 1847, Marx et Engels s'affilièrent à une société secrète, la "Ligue des communistes", et jouèrent un rôle de premier plan au IIe Congrès de cette Ligue (Londres, novembre 1847). A la demande du Congrès, ils rédigèrent le célèbre Manifeste du Parti communiste, publié en février 1848. Cet ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste.

Lorsque éclata la Révolution de Février 1848, Marx fut expulsé de Belgique. Il revint à Paris qu'il quitta après la Révolution de Mars, pour retourner en Allemagne et se fixer à Cologne. C'est là que parut, du 1er juin 1848 au 19 mai 1849, la Nouvelle Gazette rhénane dont Marx fut rédacteur en chef. La théorie nouvelle se trouva brillamment confirmée par le cours des événements révolutionnaires de 1848-1849, et ensuite par tous les mouvements prolétariens et démocratiques dans tous les pays du monde. La contre-révolution victorieuse traduisit Marx en justice (il fut acquitté le 9 février 1849), puis l'expulsa d'Allemagne (le 16 mai 1849). Il se rendit d'abord à Paris, d'où il fut également expulsé après la manifestation du 13 juin 1849, puis à Londres, où il vécut jusqu'à la fin de ses jours.

Les conditions de cette vie d'émigré étaient extrêmement pénibles, comme le révèle clairement la correspondance entre Marx et Engels (éditée en 1913). Marx et sa famille étaient écrasés par la misère; sans l'appui financier constant et dévoué d'Engels, non seulement Marx n'aurait pu achever Le Capital, mais il aurait même fatalement succombé à la misère. En outre, les doctrines et les courants prédominants du socialisme petit-bourgeois, du socialisme non prolétarien en général, obligeaient Marx à mener en permanence une lutte implacable, à parer parfois les attaques personnelles les plus furieuses et les plus odieuses (Herr Vogt). Se tenant à l'écart des cercles d'émigrés, Marx élabora dans une série de travaux historiques (voir Bibliographie) sa théorie matérialiste, en s'appliquant surtout à l'étude de l'économie politique. Il révolutionna cette science (voir plus loin la doctrine de Marx) dans ses ouvrages Contribution à la critique de l'économie politique (1859) et Le Capital (livre I, 1867).

La recrudescence des mouvements démocratiques, à la fin des années 50 et dans les années 60, amena Marx à reprendre une activité pratique. En 1864 (le 28 septembre) fut fondée à Londres la célèbre Ire Internationale, l'"Association internationale des Travailleurs". Marx en était l'âme; il est également l'auteur de sa première "Adresse" et d'un grand nombre de résolutions, de déclarations et de manifestes. En unissant le mouvement ouvrier des divers pays, en cherchant à orienter dans la voie d'une activité commune les différentes formes du socialisme non prolétarien, prémarxiste (Mazzini, Proudhon, Bakounine, le trade-unionisme libéral anglais, les oscillations vers la droite des lassalliens en Allemagne, etc.), en combattant les théories de toutes ces sectes et écoles, Marx forgea une tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les divers pays. Après la chute de la Commune de Paris (1871), dont il donna une appréciation révolutionnaire si profonde, si juste, si brillante et si efficace (La Guerre civile en France, 1871), et à la suite de la scission de l'Internationale provoquée par les bakouninistes, il fut impossible à cette dernière de subsister en Europe. Après le Congrès de l'Internationale à La Haye (1872), Marx fit accepter le transfert du Conseil général de l'Internationale à New York. La Ire Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son développement en extension, par la formation de partis socialistes ouvriers de masse dans le cadre des divers Etats nationaux.

Son activité intense dans l'Internationale et ses travaux théoriques qui exigeaient des efforts plus intenses encore ébranlèrent définitivement la santé de Marx. Il continua à renouveler l'économie politique et à rédiger Le Capital, en rassemblant une foule de documents nouveaux et en étudiant plusieurs langues (le russe par exemple), mais la maladie l'empêcha de terminer Le Capital.

Le 2 décembre 1881, sa femme mourut. Le 14 mars 1883, Marx s'endormit paisiblement, dans son fauteuil, du dernier sommeil. Il fut enterré avec sa femme au cimetière de Highgate, à Londres. Plusieurs enfants de Marx moururent tout jeunes, à Londres, alors que la famille souffrait d'une grande misère. Ses trois filles épousèrent des socialistes d'Angleterre et de France; ce sont: Eléonore Eveling, Laura Lafargue et Jenny Longuet, dont le fils est membre du Parti socialiste français.

 

LA DOCTRINE DE MARX

Le marxisme est le système des idées et de la doctrine de Marx. Marx a continué et parachevé de façon géniale les trois principaux courants d'idées du XIXe siècle, qui appartiennent aux trois pays les plus avancés de l'humanité: la philosophie classique allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général. La logique et l'unité remarquables des idées de Marx (qualités reconnues même par ses adversaires), dont l'ensemble constitue le matérialisme et le socialisme scientifique contemporains en tant que théorie et programme du mouvement ouvrier de tous les pays civilisés, nous obligent à faire précéder l'exposé du contenu essentiel du marxisme, la doctrine économique de Marx, d'un bref aperçu de sa conception générale du monde.

 

LE MATERIALISME PHILOSOPHIQUE

Depuis 1844-1845, époque où se formèrent ses idées, Marx était matérialiste; il subit, en particulier, l'influence de L. Feuerbach, dont les seules faiblesses, à ses yeux, résidaient dans l'insuffisance de logique et d'ampleur de son matérialisme. Pour Marx, l'importance historique de Feuerbach, qui "fit époque", tenait à sa rupture décisive avec l'idéalisme de Hegel et à son affirmation du matérialisme. Celui-ci, dès le XVIIIe siècle, notamment en France, ne fut pas seulement une lutte contre les institutions politiques existantes, ainsi que contre la religion et la théologie, mais... contre toute métaphysique" [prise dans le sens de "spéculation enivrée" par opposition à la "philosophie raisonnable"] (La Sainte Famille dans le Literarischer Nachlaß). "Pour Hegel, écrivait Marx, le mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge (le créateur) de la réalité... Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme" (Le Capital, livre 1, postface de la deuxième édition). En parfait accord avec cette philosophie matérialiste de Marx, F. Engels, en l'exposant dans l'Anti-Dühring (dont Marx avait lu le manuscrit), écrivait: "L'unité du monde ne consiste pas en son Etre... L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve... par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature... Le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, et nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, et il ne peut y en avoir... Mais si l'on demande ensuite ce que sont la pensée et la conscience et d'où elles viennent, on trouve qu'elles sont des produits du cerveau humain et que l'homme est lui-même un produit de la nature, qui s'est développé dans et avec son milieu; d'où il résulte naturellement que les productions du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l'ensemble de la nature." "Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets [dans l'original: Abbilder, parfois Engels parle de "reproduction"] plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l'inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l'"Idée" existant on ne sait où dès avant le monde." Dans son Ludwig Feuerbach, livre où il expose ses propres idées et celles de Marx sur la philosophie de Feuerbach, et qu'il n'envoya à l'impression qu'après avoir relu encore une fois le vieux manuscrit de 1844-1845 écrit en collaboration avec Marx sur Hegel, Feuerbach et la conception matérialiste de l'histoire, Engels écrit: "La grande question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle ... du rapport de la pensée à l'être, de l'esprit à la nature... la question de savoir quel est l'élément primordial, l'esprit ou la nature... Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport à la nature, et qui admettaient, par conséquent, en dernière instance, une création du monde de quelque espèce que ce fût... formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme." Tout autre emploi des notions d'idéalisme et de matérialisme (au sens philosophique) ne fait que créer la confusion. Marx repoussait catégoriquement non seulement l'idéalisme, toujours lié d'une façon ou d'une autre à la religion, mais aussi le point de vue, particulièrement répandu de nos jours, de Hume et de Kant, l'agnosticisme, le criticisme, le positivisme sous leurs différents aspects, considérant ce genre de philosophie comme une concession "réactionnaire" à l'idéalisme et, dans le meilleur des cas, comme "une façon honteuse d'accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant publiquement". Voyez à ce propos, outre les ouvrages d'Engels et de Marx que nous venons de citer, la lettre de Marx à Engels en date du 12 décembre 1868, où il parle d'une intervention du célèbre naturaliste T. Huxley. Constatant que ce dernier s'est montré "plus matérialiste" que d'ordinaire et a reconnu que, tant que "nous observons et pensons réellement, nous ne pouvons jamais sortir du matérialisme", Marx lui reproche d'avoir "ouvert une porte dérobée" à l'agnosticisme et à la théorie de Hume. Il importe surtout de retenir l'opinion de Marx sur le rapport entre la liberté et la nécessité. "La nécessité n'est aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise... La liberté est l'intellection de la nécessité" (F. Engels dans l'Anti-Dühring); autrement dit, elle consiste à reconnaître l'existence de lois objectives de la nature et la transformation dialectique de la nécessité en liberté (de même que la transformation de la "chose en soi", non connue, mais connaissable, en une "chose pour nous", de l'"essence des choses" en "phénomènes"). Selon Marx et Engels, le défaut essentiel de l'"ancien" matérialisme, y compris celui de Feuerbach (et à plus forte raison du matérialisme "vulgaire" de Büchner-Vogt-Moleschott), tenait au fait que: 1) ce matérialisme était "essentiellement mécaniste" et ne tenait pas compte du développement moderne de la chimie et de la biologie (de nos jours, il conviendrait d'ajouter encore: de la théorie électrique de la matière); 2) l'ancien matérialisme n'était ni historique ni dialectique (mais métaphysique dans le sens d'antidialectique) et n'appliquait pas le point de vue de l'évolution d'une façon systématique et généralisée; 3) il concevait l'"être humain" comme une abstraction et non comme "l'ensemble de tous les rapports sociaux" (concrètement déterminés par l'histoire), et ne faisait par conséquent qu'"interpréter" le monde alors qu'il s'agissait de le "transformer", c'est-à-dire qu'il ne saisissait pas la portée de l'"activité pratique révolutionnaire".

 

LA DIALECTIQUE

Marx et Engels voyaient dans la dialectique de Hegel, doctrine la plus vaste, la plus riche et la plus profonde de l'évolution, une immense acquisition de la philosophie classique allemande. Tout autre énoncé du principe du développement, de l'évolution, leur paraissait unilatéral, pauvre, déformant et mutilant la marche réelle de l'évolution (souvent marquée de bonds, de catastrophes, de révolutions) dans la nature et dans la société. "Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près seuls à sauver [de l'idéalisme, l'hégélianisme y compris] la dialectique consciente pour l'intégrer dans la conception matérialiste de la nature". "La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche moisson de faits [cela a été écrit avant la découverte du radium, des électrons, de la transformation des éléments, etc.!] qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement".

"La grande idée fondamentale, écrit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idées, passent par un changement ininterrompu de devenir et dépérissement - cette grande idée fondamentale a, notamment depuis Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante qu'elle ne trouve, sous cette forme générale, presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en paroles et l'appliquer dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont deux choses différentes." "Il n'y a rien de définitif, d'absolu, de sacré devant elle [la philosophie dialectique]; elle montre la caducité de toutes choses et en toutes choses, et rien n'existe pour elle que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire, de l'ascension sans fin de l'inférieur au supérieur, dont elle n'est elle-même que le reflet dans le cerveau pensant." Donc, selon Marx, la dialectique est "la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine".

C'est cet aspect révolutionnaire de la philosophie de Hegel que Marx adopta et développa. Le matérialisme dialectique "n'a que faire d'une philosophie placée au-dessus des autres sciences". La partie de l'ancienne philosophie qui subsiste, c'est "la doctrine de la pensée et de ses lois - la logique formelle et la dialectique". Or, dans la conception de Marx, comme dans celle de Hegel, la dialectique inclut ce que l'on appelle aujourd'hui la théorie de la connaissance ou gnoséologie, qui doit considérer son objet également au point de vue historique, en étudiant et en généralisant l'origine et le développement de la connaissance, le passage de l'ignorance à la connaissance.

A notre époque, l'idée du développement, de l'évolution, a pénétré presque entièrement la conscience sociale, mais par d'autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant, cette idée, telle que l'ont formulée Marx et Engels en s'appuyant sur Hegel, est beaucoup plus vaste et plus riche de contenu que l'idée courante de l'évolution. Un développement qui semble reproduire des stades déjà connus, mais sous une autre forme, à un degré plus élevé ("négation de la négations"); un développement pour ainsi dire en spirale et non en ligne droite; un développement par bonds, par catastrophes, par révolutions, "par solutions de continuités"; la transformation de la quantité en qualité; les impulsions internes du développement, provoquées par la contradiction, le choc des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné, dans le cadre d'un phénomène donné ou au sein d'une société donnée; l'interdépendance et la liaison étroite, indissoluble, de tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l'histoire en fait apparaître sans cesse de nouveaux), liaison qui détermine le processus universel du mouvement, processus unique, régi par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique, en tarit que doctrine de l'évolution plus riche de contenu (que la doctrine usuelle). (Voir la lettre de Marx à Engels en date du 8 janvier 1868, où il se moque des "trichotomies rigides" de Stein, qu'il serait absurde de confondre avec la dialectique matérialiste.)

 

LA CONCEPTION MATERIALISTE DE L'HISTOIRE

Se rendant compte que l'ancien matérialisme était inconséquent, incomplet et unilatéral, Marx conclut qu'il fallait "mettre la science de la société... en accord avec la base matérialiste, et la reconstruire en s'appuyant sur elle". Si, d'une manière générale, le matérialisme explique la conscience par l'être et non l'inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu'on expliquât la conscience sociale par l'être social. "La technologie, dit Marx, met à nu le mode d'action de l'homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l'origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent" (Le Capital, livre I). On trouve une formulation complète des thèses fondamentales du matérialisme appliqué à la société humaine et à son histoire dans la préface de Marx à son ouvrage Contribution à la critique de l'économie politique, où il s'exprime comme suit:

"... dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles.

L'ensemble de ces rapports de production constitue là structure économique de la société, la, base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout.

Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production... A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique"." (Voir la brève formule que Marx donne dans sa lettre à Engels en date du 7 juillet 1866: "Notre théorie de la détermination de l'organisation du travail par les moyens de production.")

La découverte de la conception matérialiste de l'histoire, ou, plus exactement, l'application conséquente et l'extension du matérialisme au domaine des phénomènes sociaux, a éliminé les deux défauts essentiels des théories historiques antérieures. En premier lieu, ces dernières ne considéraient, dans le meilleur des cas, que les mobiles idéologiques de l'activité historique des hommes, sans rechercher l'origine de ces mobiles, sans saisir les lois objectives qui président au développement du système des rapports sociaux et sans discerner les racines de ces rapports dans le degré de développement de la production matérielle. En second lieu, les théories antérieures négligeaient précisément l'action des masses de la population, tandis que le matérialisme historique permet d'étudier, pour la première fois et avec la précision des sciences naturelles, les conditions sociales de là vie des masses et les modifications de ces conditions. La "sociologie" et l'historiographie d'avant Marx accumulaient dans le meilleur des cas des faits bruts, recueillis au petit bonheur, et n'exposaient que certains aspects du processus historique. Le marxisme a frayé le chemin à l'étude globale et universelle du processus de la naissance, du développement et du déclin des formations économiques et sociales en examinant l'ensemble des tendances contradictoires, en les ramenant aux conditions d'existence et de production, nettement précisées, des diverses classes de la société, en écartant le subjectivisme et l'arbitraire dans le choix des idées "directrices" ou dans leur interprétation, en découvrant l'origine de toutes les idées et des différentes tendances, sans exception, dans l'état des forces productives matérielles. Les hommes sont les artisans de leur propre histoire, mais par quoi les mobiles des hommes, et plus précisément des masses humaines, sont-ils déterminés? Quelle est la cause des conflits entre les idées et les aspirations contradictoires? Quelle est la résultante de tous ces conflits de l'ensemble des sociétés humaines? Quelles sont les conditions objectives de la production de la vie matérielle sur lesquelles est basée toute l'activité historique des hommes? Quelle est la loi qui préside à l'évolution de ces conditions? Marx a porté son attention sur tous ces problèmes et a tracé la voie à l'étude scientifique de l'histoire conçue comme un processus unique, régi par des lois, quelles qu'en soient la prodigieuse variété et toutes les contradictions.

 

LA LUTTE DES CLASSES

Chacun sait que, dans toute société, les aspirations de certains de ses membres se heurtent à celles des autres, que la vie sociale est pleine de contradictions, que l'histoire nous révèle la lutte entre les peuples et les sociétés, ainsi que dans leur propre sein, et qu'elle nous montre, en outre, une succession de périodes de révolution et de réaction, de paix et de guerre, de stagnation et de progrès rapide ou de décadence. Le marxisme a donné le fil conducteur qui, dans ce labyrinthe et ce chaos apparent, permet de découvrir l'existence de lois: la théorie de la lutte des classes. Seule l'étude de l'ensemble des aspirations de tous les membres d'une société ou d'un groupe de sociétés permet de définir avec une précision scientifique le résultat de ces aspirations. Or, les aspirations contradictoires naissent de la différence de situation et de conditions de vie des classes en lesquelles se décompose toute société.

"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, écrit Marx dans le Manifeste du Parti communiste [excepté l'histoire de la communauté primitive, ajoutera plus tard Engels], n'a été que l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte... La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées: la bourgeoisie et le prolétariat." Depuis la grande Révolution française, l'histoire de l'Europe a, dans nombre de pays, révélé avec une évidence particulière cette cause réelle des événements : la lutte des classes. Déjà, à l'époque de la Restauration, on vit apparaître en France un certain nombre d'historiens (Thierry, Guizot, Mignet, Thiers) qui, dans leur synthèse des événements, ne purent s'empêcher de reconnaître que la lutte des classes était la clé permettant de comprendre toute l'histoire de France. Quant à l'époque moderne, celle de la victoire complète de la bourgeoisie, des institutions représentatives, du suffrage élargi (sinon universel), de la presse quotidienne à bon marché qui pénètre dans les masses, etc., l'époque des associations puissantes et de plus en plus vastes, celles des ouvriers et celles des patrons, etc., elle a montré avec plus d'évidence encore (bien que parfois sous une forme très unilatérale, "pacifique", "constitutionnelle") que la lutte des classes est le moteur des événements. Le passage suivant du Manifeste du Parti communiste de Marx montre que celui-ci exigeait de la science sociale l'analyse objective de la situation de chaque classe au sein de la société moderne, en connexion avec les conditions de développement de chacune d'elles: "De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires: elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat: elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat." Dans nombre d'ouvrages historiques (voir Bibliographie), Marx donna des exemples brillants et profonds d'histoire matérialiste, d'analyse de la condition de chaque classe particulière et parfois des divers groupes ou couches au sein d'une classe, montrant jusqu'à l'évidence pourquoi et comment "toute lutte de classes est une lutte politique". Le texte que nous venons de citer montre clairement la complexité du réseau des rapports sociaux et des transitions d'une classe à l'autre, du passé à l'avenir, que Marx analyse afin de déterminer exactement la résultante du développement historique.

La théorie de Marx trouve sa confirmation et son application la plus profonde, la plus complète et la plus détaillée dans sa doctrine économique.

 

LA DOCTRINE ECONOMIQUE DE MARX

"Le but final de cet ouvrage, dit Marx dans sa préface au Capital, est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne", c'est-à-dire de la société capitaliste, de la société bourgeoise. L'étude des rapports de production d'une société donnée, historiquement déterminée dans leur naissance, leur développement et leur déclin, tel est le contenu de la doctrine économique de Marx. Ce qui domine dans la société capitaliste, c'est la production des marchandises; aussi l'analyse de Marx commence-t-elle par l'analyse de la marchandise.

 

LA VALEUR

La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme ; en second lieu, c'est une chose que l'on échange contre une autre. L'utilité d'une chose en fait une valeur d'usage. La valeur d'échange (ou valeur tout court) est, tout d'abord, le rapport, la proportion, dans l'échange d'un certain nombre de valeurs d'usage d'une espèce contre un certain nombre de valeurs d'usage d'une autre espèce. L'expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards de tels échanges établissent sans cesse des rapports d'équivalence entre les valeurs d'usage les plus diverses et les plus dissemblables. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces choses différentes, continuellement ramenées les unes aux autres dans un système déterminé de rapports sociaux? Ce qu'elles ont de commun, c'est d'être des produits du travail. En échangeant des produits, les hommes établissent des rapports d'équivalence entre les genres de travail les plus différents. La production des marchandises est un système de rapports sociaux dans lequel les divers producteurs créent des produits variés (division sociale du travail) et les rendent équivalents au moment de l'échange. Par conséquent, ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n'est pas le travail concret d'une branche de production déterminée, ce n'est pas un travail d'un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général. Dans la société étudiée, toute la force de travail représentée par la somme des valeurs de toutes les marchandises est une seule et même force de travail humain: des milliards d'échanges le démontrent. Chaque marchandise prise à part n'est donc représentée que par une certaine portion de temps de travail socialement nécessaire. La grandeur de la valeur est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire ou par le temps de travail socialement nécessaire à la production d'une marchandise donnée, d'une valeur d'usage donnée. "... en réputant égaux dans l'échange leurs produits différents, ils [les producteurs] établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir." La valeur est un rapport entre deux personnes, a dit un vieil économiste; il aurait dû simplement ajouter: un rapport caché sous l'enveloppe des choses. C'est seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d'une formation historique déterminée de la société, rapports apparaissant dans le phénomène de masse de l'échange répété des milliards de fois, que l'on peut comprendre ce qu'est la valeur. "En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé." Après une analyse approfondie du double caractère du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe à l'examen de la forme de la valeur et de l'argent. Ce faisant, la principale tâche qu'il s'assigne est de rechercher l'origine de la forme monétaire de la valeur, d'étudier le processus historique du développement de l'échange, en commençant par les actes d'échange particuliers et fortuits ("forme simple, particulière ou accidentelle de la valeur": une quantité déterminée d'une marchandise est échangée contre une quantité déterminée d'une autre marchandise) pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme monétaire de la valeur, où l'or apparaît comme cette marchandise déterminée, comme l'équivalent général. Produit suprême du développement de l'échange et de la production marchande, l'argent estompe, dissimule le caractère social du travail individuel, le lien social entre les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché. Marx soumet à une analyse extrêmement détaillée les diverses fonctions de l'argent, et il importe de souligner qu'ici aussi (comme dans les premiers chapitres du Capital) la forme abstraite de l'exposé, qui paraît parfois purement déductive, reproduit en réalité une documentation extrêmement riche sur l'histoire du développement de l'échange et de la production marchande. "Si nous considérons l'argent, nous constatons qu'il suppose un certain développement de l'échange des marchandises. Les formes particulières de l'argent: simple équivalent de marchandises, moyen de circulation, moyen de payement, trésor ou monnaie universelle, indiquent, suivant l'étendue variable et la prépondérance relative de l'une ou de l'autre de ces fonctions, des degrés très divers de la production sociale" (Le Capital, livre I).

 

LA PLUS-VALUE

A un certain degré du développement de la production des marchandises, l'argent se transforme en capital. La formule de la circulation des marchandises était: M (marchandise) — A (argent) — M (marchandise), c'est-à-dire vente d'une marchandise pour l'achat d'une autre. La formule générale du capital est par contre A-M-A, c'est-à-dire l'achat pour la vente (avec un profit). C'est cet accroissement de la valeur primitive de l'argent mis en circulation que Marx appelle plus-value. Cet "accroissement" de l'argent dans la circulation capitaliste est un fait connu de tous. C'est précisément cet "accroissement" qui transforme l'argent en capital, en tant que rapport social de production particulier, historiquement déterminé. La plus-value ne peut provenir de la circulation des marchandises, car celle-ci ne connaît que l'échange d'équivalents; elle ne peut provenir non plus d'une majoration des prix, étant donné que les pertes et les profits réciproques des acheteurs et des vendeurs s'équilibreraient; or, il s'agit d'un phénomène social, moyen, généralisé, et non point d'un phénomène individuel. Pour obtenir de la plus-value, "il faudrait que le possesseur d'argent pût découvrir... sur le marché même, une marchandise dont la valeur d'usage possédât la vertu particulière d'être source de valeur échangeable", une marchandise dont le processus de consommation fût en même temps un processus de création de valeur. Or, cette marchandise existe: c'est la force de travail humaine. Sa consommation, c'est le travail, et le travail crée la valeur. Le possesseur d'argent achète la force de travail à sa valeur, déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa production (c'est-à-dire par le coût de l'entretien de l'ouvrier et de sa famille). Ayant acheté la force de travail, le possesseur d'argent est en droit de la consommer, c'est-à-dire de l'obliger à travailler toute la journée, disons, 12 heures. Or, en 6 heures (temps de travail "nécessaire"), l'ouvrier crée un produit qui couvre les frais de son entretien, et, pendant les 6 autres heures (temps de travail "supplémentaire"), il crée un produit "supplémentaire", non rétribué par le capitaliste, et qui est la plus-value. Par conséquent, du point de vue du processus de la production, il faut distinguer deux parties dans le capital: le capital constant, dépensé pour les moyens de production (machines, instruments de travail, matières premières, etc.), dont la valeur passe telle quelle (d'un seul coup ou par tranches) dans le produit fini, et le capital variable, employé à payer la force de travail. La valeur de ce capital, ne reste pas immuable; elle s'accroît dans le processus du travail, en créant de la plus-value. Aussi, pour exprimer le degré d'exploitation de la force de travail par le capital, faut-il comparer la plus-value non pas au capital total, mais uniquement au capital variable. Le taux de la plus-value, nom donné par Marx à ce rapport, sera, dans notre exemple, de 6/6 ou de 100%.

L'apparition du capital implique des conditions historiques préalables : 1) l'accumulation d'une certaine somme d'argent entre les mains de particuliers, à un stade de la production marchande déjà relativement élevé; 2) l'existence d'ouvriers "libres" à deux points de vue: libres de toute contrainte et de toute restriction quant à la vente de leur force de travail, et libres parce que sans terre et sans moyens de production en général, d'ouvriers sans maîtres, d'ouvriers-"prolétaires" qui ne peuvent subsister qu'en vendant leur force de travail.

L'accroissement de la plus-value est possible grâce à deux procédés essentiels la prolongation de la journée de travail ("plus-value absolue") et la réduction du temps de travail nécessaire ("plus-value relative"). Examinant le premier procédé, Marx brosse un tableau grandiose de la lutte de la classe ouvrière pour la réduction de la journée de travail et de l'intervention du pouvoir d'Etat pour la prolonger (XIVe-XVIIe siècles) ou pour la diminuer (législation de fabrique au XIXe siècle). Depuis la publication du Capital, l'histoire du mouvement ouvrier dans tous les pays civilisés a fourni des milliers et des milliers de faits nouveaux illustrant ce tableau.

Dans son analyse de la production de la plus-value relative, Marx étudie les trois grands stades historiques de l'accroissement de la productivité du travail par le capitalisme: 1) la coopération simple; 2) la division du travail et la manufacture et 3) les machines et la grande industrie. L'analyse profonde de Marx révèle les traits fondamentaux et typiques du développement du capitalisme; c'est ce que confirme, entre autres, l'étude de l'industrie dite "artisanale" en Russie, laquelle fournit une documentation très abondante illustrant les deux premiers de ces trois stades. Quant à l'action révolutionnaire de la grande industrie mécanique décrite par Marx en 1867, elle s'est manifestée, au cours du demi-siècle écoulé depuis cette date, dans plusieurs pays "neufs" (Russie, japon, etc.).

Ensuite, ce qui est nouveau et extrêmement important chez Marx, c'est l'analyse de l'accumulation du capital, c'est-à-dire de la transformation d'une partie de la plus-value en capital et de son emploi non pour satisfaire les besoins personnels ou les caprices du capitaliste, mais à nouveau pour la production. Marx a montré l'erreur de toute l'économie politique classique antérieure (depuis Adam Smith), d'après laquelle toute la plus-value transformée en capital va au capital variable. En réalité, elle se décompose en moyens de production plus capital variable. L'accroissement plus rapide de la part du capital constant (au sein du capital total) par rapport à celle du capital variable est d'une importance considérable dans le processus du développement du capitalisme et de sa transformation en socialisme.

En accélérant l'éviction des ouvriers par la machine et en créant à un pôle la richesse et à l'autre la misère, l'accumulation du capital donne aussi naissance à ce que l'on appelle l'"armée ouvrière de réserve", l'"excédent relatif" d'ouvriers ou la "surpopulation capitaliste", qui revêt des formes extrêmement variées et permet au capital de développer très rapidement la production. Cette possibilité, combinée avec le crédit et l'accumulation du capital en moyens de production, nous donne, entre autres, l'explication des crises de surproduction, qui surviennent périodiquement dans les pays capitalistes, environ tous les dix ans d'abord, puis à des intervalles moins rapprochés et moins fixes. Il faut distinguer entre l'accumulation du capital sur la base du capitalisme et l'accumulation dite primitive: séparation par la violence du travailleur d'avec les moyens de production, expulsion des paysans de leurs terres, vol des terres communales, système colonial, dettes publiques, tarifs protectionnistes, etc. L'"accumulation primitive" crée, à un pôle, le prolétaire "libre", à l'autre, le détenteur de l'argent, le capitaliste.

La "tendance historique de l'accumulation capitaliste" est caractérisée par Marx dans ce texte célèbre : "L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec le vandalisme le plus impitoyable, et sous la poussée des passions les plus infâmes, les plus sordides, les plus mesquines et les plus haineuses. La propriété privée, acquise par le travail personnel [du paysan et de l'artisan], et fondée, pour ainsi dire, sur la fusion du travailleur isolé et autonome avec ses conditions de travail, est supplantée par la propriété privée capitaliste qui repose sur l'exploitation du travail d'autrui qui n'est libre que formellement... Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste qui exploite un grand nombre d'ouvriers. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste elle-même, par la concentration des capitaux. Chaque capitaliste élimine nombre d'autres capitalistes. Corrélativement à cette centralisation, ou à cette expropriation, du grand nombre des capitalistes par une poignée d'entre eux se développent la forme coopérative, sur une échelle toujours plus grande, du procès de travail, l'application consciente de la science à la technique, l'exploitation méthodique de la terre, la transformation des instruments particuliers de travail en instruments de travail utilisables seulement en commun, l'économie de tous les moyens de production utilisés comme moyens de production d'un travail social combiné, l'entrée de tous les peuples dans le réseau du marché mondial, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de transformation, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière. . . de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété privée capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (Le Capital, livre I).

Ensuite, ce qui est extrêmement important et nouveau, c'est l'analyse faite par Marx, dans le livre II du Capital, de la reproduction de l'ensemble du capital social. Ici encore, il envisage non un phénomène individuel, mais un phénomène général, non une fraction de l'économie sociale, mais la totalité de cette dernière. En rectifiant l'erreur des économistes classiques mentionnée plus haut, Marx divise toute la production sociale en deux grandes sections: I) la production des moyens de production et II) la production des biens de consommation; après quoi, opérant sur des chiffres, il étudie minutieusement la circulation de l'ensemble du capital social, tant dans la reproduction qui existait dans ses anciennes dimensions que dans le cas de l'accumulation. Dans le livre III du Capital se trouve résolu, d'après la loi de la valeur, le problème du taux moyen du profit. L'œuvre de Marx constitue un progrès considérable dans la science économique du fait que son analyse part des phénomènes économiques de masse, de l'ensemble de l'économie sociale et non pas de cas isolés ou de l'aspect extérieur superficiel de la concurrence, auxquels se bornent souvent l'économie politique vulgaire ou la moderne "théorie de l'utilité marginale". Marx examine tout d'abord l'origine de la plus-value, et n'envisage qu'ensuite sa décomposition en profit, intérêt et rente foncière. Le profit est le rapport de la plus-value à l'ensemble du capital engagé dans une entreprise. Le capital à "composition organique élevée" (c'est-à-dire où le capital constant dépasse le capital variable dans une proportion supérieure à la moyenne sociale) donne un taux de profit inférieur à la moyenne. Le capital à "composition organique basse" donne un taux de profit supérieur à la moyenne. La concurrence entre les capitaux et leur libre passage d'une branche à l'autre ramènent, dans les deux cas, le taux de profit au taux moyen. La somme des valeurs de toutes les marchandises dans une société donnée coïncide avec la somme des prix des marchandises, mais, dans chaque entreprise et dans chaque branche de production prise à part, la concurrence fait que les marchandises sont vendues non à leur valeur, mais au prix de production, lequel est égal au capital dépensé augmenté du profit moyen.

Ainsi, l'écart entre le prix et la valeur et l'égalisation du profit, faits incontestables et connus de chacun, sont parfaitement expliqués par Marx grâce à la loi de la valeur, car la somme des valeurs de toutes les marchandises est égale à la somme de leurs prix. Toutefois, la réduction de la valeur (sociale) aux prix (individuels) ne s'opère pas de façon simple et directe, mais d'une manière fort complexe; il est tout naturel que, dans une société de producteurs dispersés de marchandises, qui ne sont reliés entre eux que par le marché, les lois ne puissent s'exprimer que sous une forme moyenne, sociale, générale, par la compensation réciproque des écarts individuels de part et d'autre de cette moyenne.

L'augmentation de la productivité du travail implique un accroissement plus rapide du capital constant par rapport au capital variable. Or, la plus-value étant fonction du seul Capital variable, on conçoit que le taux du profit (le rapport de la plus-value à l'ensemble du capital, et pas seulement à sa partie variable) ait tendance à baisser. Marx analyse minutieusement cette tendance, ainsi que les circonstances qui la masquent ou la contrarient. Passons sur les chapitres extrêmement intéressants du livre III consacrés au capital usuraire, au capital commercial et au capital-argent, et abordons l'essentiel: la théorie de la rente foncière. La surface du sol étant limitée, et, dans les pays capitalistes, entièrement occupée par des propriétaires, le prix de production des produits agricoles est déterminé d'après les frais de production sur un terrain non de qualité moyenne, mais de la qualité la plus mauvaise, et d'après les conditions de transport au marché non pas moyennes, mais les plus défavorables. La différence entre ce prix et le prix de production sur un terrain de qualité supérieure (ou dans de meilleures conditions) donne la rente différentielle. Par l'analyse détaillée de cette rente, en démontrant qu'elle provient de la différence de fertilité des terrains et de la différence des fonds investis dans l'agriculture, Marx mit à nu (voir également les Théories de la plus-value, où la critique de Rodbertus mérite une attention particulière) l'erreur de Ricardo prétendant que la rente différentielle ne s'obtient que par la conversion graduelle des meilleurs terrains en terrains de qualité inférieure. Au contraire, des changements inverses se produisent également, les terrains d'une certaine catégorie se transforment en terrains d'une autre catégorie (en raison du progrès de la technique agricoles de la croissance des villes, etc.), et la fameuse "loi de la fertilité décroissante du sol" est une profonde erreur qui tend à mettre sur le compte de la nature les défauts, les limitations et les contradictions du capitalisme. Ensuite, l'égalisation du profit dans toutes les branches de l'industrie et de l'économie nationale en général suppose une liberté complète de concurrence, le libre transfert du capital d'une branche à une autre. Mais la propriété privée du sol crée un monopole et un obstacle à ce libre transfert. En vertu de ce monopole, les produits de l'agriculture, qui se distingue par une composition organique inférieure du capital et, de ce fait, par un taux de profit  individuel plus élevé, n'entrent pas dans le libre jeu d'égalisation du taux du profit; le propriétaire peut user de son monopole foncier pour maintenir le prix au-dessus de la moyenne, et ce prix de monopole engendre la rente absolue. La rente différentielle ne peut être abolie en régime capitaliste; par contre, la rente absolue peut l'être, par exemple avec la nationalisation du sol, lorsque celui-ci devient propriété d'Etat. Ce passage du sol à l'Etat saperait le monopole des propriétaires privés et ouvrirait la voie à une liberté de concurrence plus conséquente et plus complète dans l'agriculture. Voilà pourquoi, dit Marx, les bourgeois radicaux ont, plus d'une fois dans

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Thèses pr la propagande parmi les femmes adoptées au 3ème congrès de l'Internationale communiste (juin 1921)

 


MÉTHODES D'ACTION PARMI LES FEMMES 

Partant des principes ci-dessus indiqués, le 3° Congrès de l'Internationale Communiste établit que le travail parmi le prolétariat féminin doit être mené par les Partis Communistes de tous les pays sur les bases suivantes : 

1. Admettre les femmes à titre de membres égaux en droits et en devoirs à tous les autres dans le Parti et dans toutes les organisations prolétariennes (syndicats, coopératives, conseils des anciens des usines, etc.) 

2. Se rendre compte de l'importance qu'il y a à faire participer activement les femmes à toutes les branches de la lutte du prolétariat (y compris sa défense militaire), de l'édification des nouvelles bases sociales, de l'organisation de la production et de l'existence selon les principes communistes. 

3. Reconnaître la maternité comme une fonction sociale, prendre et appliquer toutes mesures nécessaires à la défense de la femme dans sa qualité de mère. 

Tout en se déclarant énergiquement contre toute espèce d'organisation séparée de femmes au sein du Parti, des syndicats ou des autres associations ouvrières, le 3° Congrès de l'Internationale Communiste reconnaît la nécessité pour le Parti Communiste d'employer des méthodes particulières de travail parmi les femmes et estime utile de former dans tous les Partis Communistes des organes spéciaux chargés de ce travail. 

En cela le Congrès est guidé par les considérations suivantes : 

1° l'asservissement familial de la femme non seulement dans les pays bourgeois capitalistes, mais même dans les pays où existe déjà le régime soviétique, dans la phase de transition du capitalisme au communisme. 

2° la grande passivité et l'état politique arriéré des masses féminines, défauts expliqués par l'éloignement séculaire de la femme de la vie sociale et par son esclavage dans la famille. 

3° les fonctions spéciales imposées à la femme par la nature elle-même, c'est-à-dire la maternité et les particularités qui en découlent pour la femme, avec le besoin d'une plus grande protection de ses forces et de sa santé dans l'intérêt de toute la société. 

Ces organes pour le travail parmi les femmes doivent être des sections ou des commissions fonctionnant auprès de tous les Comités du Parti, à commencer par le Comité Central et jusqu'aux comités de quartier ou de district. Cette décision est obligatoire pour tous les Partis adhérant à l'Internationale Communiste. 

Le 3° Congrès de l'Internationale Communiste indique comme tâches des Partis Communistes à accomplir par l'intermédiaire des sections pour le travail parmi les femmes : 

1. Eduquer les grandes masses féminines dans l'esprit du communisme et les attirer dans les rangs du Parti. 

2. Combattre les préjugés relatifs aux femmes dans les masses du prolétariat masculin, en renforçant dans l'esprit des ouvriers et des ouvrières l'idée de la solidarité des intérêts des prolétaires des deux sexes. 

3. Affermir la volonté de l'ouvrière en l'utilisant dans la guerre civile sous toutes ses formes et aspects, éveiller son activité en la faisant participer aux actions de masses, à la lutte contre l'exploitation capitaliste dans les pays bourgeois (contre la cherté de la vie, la crise du logement et le chômage), à l'organisation de l'économie communiste et de l'existence en général dans les républiques soviétiques. 

4. Mettre à l'ordre du jour du Parti et des institutions législatives les questions relatives à l'égalité de la femme et à sa défense comme mère. 

5. Lutter systématiquement contre l'influence de la tradition, des mœurs bourgeoises et de la religion, afin de préparer la voie à des rapports plus sains et plus harmonieux entre les sexes et à l'assainissement moral et physique de l'humanité travailleuse. 

Tout le travail des sections féminines devra être fait sous la direction immédiate et sous la responsabilité des comités du Parti. 

Parmi les membres de la commission ou de la direction des sections devront figurer aussi, dans la mesure du possible, des camarades communistes hommes. 

Toutes les mesures et toutes les tâches qui s'imposent aux commissions et aux sections des ouvrières devront être réalisées par elles, d'une manière indépendante, mais dans les pays des Soviets par l'intermédiaire des organes économiques ou politiques respectifs (sections des Soviets, Commissariats, Commissions, Syndicats, etc.) et dans les pays capitalistes avec l'aide des organes correspondants du prolétariat (syndicats conseils, etc.). 

Partout où des Partis Communistes ont une existence légale ou semi-légale, ils doivent former un appareil illégal pour le travail parmi les femmes. Cet appareil doit être subordonné et adapté à l'appareil illégal du parti dans son ensemble. Là, comme dans l'appareil légal, chaque Comité doit comprendre une camarade, chargée de diriger la propagande illégale parmi les femmes. 

Dans la période actuelle, les syndicats professionnels et de production doivent être pour les Partis Communistes le terrain fondamental du travail parmi les femmes, tant pour les pays où la lutte pour le renversement du joug capitaliste n'est pas encore terminée que dans les républiques ouvrières soviétiques. 

Le travail parmi les femme doit être mené dans l'esprit suivant : unité dans la ligne politique et dans la structure du parti, libre initiative des commissions et des sections dans tout ce qui tend à procurer à la femme sa complète libération et égalité, ce qui ne saurait être pleinement obtenu que par le Parti, en entier. Il ne s'agit pas de créer un parallélisme, mais de compléter les efforts du Parti par l'activité et l'initiative créatrices de la femme.

[Extrait]

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Curious about: "La Commune de Paris : Racontée par les Parisiens"

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7 mars 1921 : Les marins de la base navale soviétique de Cronstadt se mutinent. #tweetchrono

Beaucoup de tapage autour de Cronstadt 

[Trotsky, 15 janvier 1938]

Un « front populaire » d'accusateurs 

La campagne autour de Cronstadt [1] est menée dans certains milieux avec une énergie qui ne se relâche pas. On pourrait croire que la révolte de Cronstadt ne s'est pas produite il y a dix-sept ans, mais hier seulement. Anarchistes, mencheviks russes, sociaux-démocrates de gauche du bureau de Londres, confusionnistes individuels, le journal de Milioukov [2] et, à l'occasion, la grande presse capitaliste participent à cette campagne avec un zèle égal et les mêmes cris de ralliement. En son genre, c'est une sorte de « Front populaire » ! 

Hier seulement, j'ai trouvé par hasard dans un hebdomadaire mexicain de tendance à la fois catholique réactionnaire et « démocratique », les lignes suivantes : « Trotsky ordonna l'exécution de 1500 (?) marins de Cronstadt, ces purs d'entre les purs. Sa politique quand il était au pouvoir ne différait en rien de la politique actuelle de Staline. » Comme on le sait, c'est la même conclusion qu’ont tirée les anarchistes de gauche. Lorsque, pour la première fois, je répondis brièvement dans la presse aux questions de Wendelin Thomas [3], membre de la commission d'enquête de New York, le journal des mencheviks russes vola au secours des mutins de Cronstadt et de... Wendelin Thomas. Le journal de Milioukov intervint dans le même sens. Les anarchistes m'attaquèrent encore plus fort. Toutes ces autorités proclamaient que ma réponse à Thomas était sans valeur. Cette unanimité est d'autant plus remarquable que les anarchistes défendent dans le symbole de Cronstadt l'authentique communisme anti-étatique ; à l'époque de l'insurrection de Cronstadt, les mencheviks étaient des partisans déclarés de la restauration du capitalisme, et, aujourd'hui encore, Milioukov est pour le capitalisme. 

Comment l'insurrection de Cronstadt peut-elle être à la fois si chère au cœur des anarchistes, des mencheviks et des contre-révolutionnaires libéraux ? La réponse est simple : tous ces groupes ont intérêt à discréditer l'unique courant révolutionnaire qui n'ait jamais renié son drapeau, qui ne se soit jamais compromis avec l'ennemi, et qui soit le seul à représenter l'avenir. C'est pourquoi il y a parmi les accusateurs attardés de mon « crime » de Cronstadt tellement d'anciens révolutionnaires, ou d'anciens demi-révolutionnaires, de gens qui jugent nécessaire de détourner l'attention des abjections de la III° Internationale ou de la trahison des anarchistes espagnols [4]. Les staliniens ne peuvent pas encore se joindre ouvertement à la campagne autour de Cronstadt, mais à coup sûr ils se frottent les mains de satisfaction. Autant de coups dirigés contre le « trotskysme », contre le marxisme révolutionnaire, contre la IV° Internationale ! 

Mais au juste pourquoi cette confrérie bigarrée s'accroche-t-elle précisément à Cronstadt ? Au cours des années de la révolution, nous avons eu pas mal de conflits avec les Cosaques, les paysans et même avec certaines couches d'ouvriers (des ouvriers de l'Oural organisèrent un régiment de volontaires de l'armée de Koltchak !). La base de ces conflits résidait avant tout dans l'antagonisme entre les ouvriers, en tant que consommateurs, et les paysans, en tant que producteurs et vendeurs du pain. Sous la pression du besoin et des privations, les ouvriers eux-mêmes se divisaient épisodiquement en camps hostiles ; selon qu'ils étaient plus ou moins liés au village. L’Armée rouge elle-même subissait l'influence de la campagne. Pendant les années de guerre civile, il fallut plus d'une fois désarmer des régiments mécontents ! L'introduction de la « nouvelle politique économique » (Nep) atténua les frictions, mais fut loin de les faire disparaître complètement. Au contraire, elle prépara la réapparition des koulaks et conduisit, au début de la présente décennie, à la renaissance de la guerre civile dans les campagnes. L’insurrection de Cronstadt ne fut qu'un épisode dans l'histoire des relations entre la ville prolétarienne et le village petit-bourgeois; on ne peut comprendre cet épisode qu'en le mettant en liaison avec la marche générale du développement de la lutte des classes au cours de la révolution. 

Cronstadt ne diffère de la longue liste des autres mouvements et soulèvements petits-bourgeois que par son aspect sensationnel. Il s'agissait d'une forteresse maritime, sous Petrograd même. Pendant le soulèvement, on fit des proclamations, on lança des appels par radio. Les socialistes-révolutionnaires et les anarchistes, accourus précipitamment de Petrograd, embellirent le soulèvement avec des phrases et des gestes « nobles ».Tout ce travail laissa des traces imprimées. A l'aide de ce matériel documentaire (en fait, de fausses étiquettes), il n'est pas difficile de bâtir une légende autour de Cronstadt, d'autant plus exaltée que, depuis 1917, le nom de Cronstadt était entouré d'une auréole révolutionnaire. Ce n'est pas pour rien que la revue mexicaine ci-dessus mentionnée appelle ironiquement les marins de Cronstadt « les purs entre les purs ». 

La spéculation sur le prestige révolutionnaire de Cronstadt est un des principaux traits de cette campagne véritablement charlatanesque. Anarchistes, mencheviks, libéraux, réactionnaires, tentent de présenter les choses comme si, au début de 1921, les bolcheviks avaient retourné leurs armes contre ces mêmes marins de Cronstadt qui avaient assuré la victoire de l'insurrection d'Octobre. C'est le point de départ de tout l'édifice de leur mensonge. Qui veut en mesurer la profondeur doit avant tout lire l'article du camarade J. G. Wright dans New International [5]. Mon objectif est différent : je veux caractériser la physionomie du soulèvement de Cronstadt d'un point de vue plus général. 


Les groupements sociaux et politiques à Cronstadt 

La révolution est « faite » directement par une minorité. Cependant le succès d'une révolution n'est possible que si cette minorité trouve un appui plus ou moins grand, ou au moins une amicale neutralité de la part de la majorité. La succession des divers stades de la révolution, de même que le passage de la révolution à la contre-révolution sont directement déterminés par les modifications des rapports politiques entre minorité et majorité, entre avant-garde et classe. 

Parmi les marins de Cronstadt, il y avait trois couches politiques : les révolutionnaires prolétariens, certains ayant un sérieux passé de luttes et une trempe révolutionnaire ; la couche intermédiaire, la majorité essentiellement d'origine paysanne, et enfin une couche de réactionnaires, fils de koulaks, de boutiquiers et de popes. Au temps du tsar, l'ordre ne pouvait être maintenu sur les bateaux de guerre et dans la forteresse que dans la mesure où le corps des officiers, par l'intermédiaire de la partie réactionnaire des sous-officiers et des marins, exerçait son influence ou sa terreur sur la large couche intermédiaire, isolant ainsi les révolutionnaires, qui étaient surtout les mécaniciens, les artilleurs, les électriciens, c'est-à-dire surtout des ouvriers de ville. 

L'histoire de la mutinerie du cuirassé Potemkine, en 1905 repose intégralement sur les relations réciproques entre ces trois couches, c'est-à-dire la lutte des couches extrêmes, prolétarienne et petite-bourgeoise réactionnaire, pour exercer l'influence dominante sur la couche paysanne intermédiaire, la plus nombreuse. Celui qui n'a pas compris ce problème, qui constitua l'axe du mouvement révolutionnaire dans la flotte, ferait mieux de taire sur les problèmes de la révolution russe en général. Car elle fut tout entière, et, pour une large part, elle est encore aujourd'hui une lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie pour influencer de façon décisive la classe paysanne. La bourgeoisie, durant la période soviétique, s'est présentée surtout dans la personne des koulaks, c'est-à-dire des sommets de la petite bourgeoisie, de l'intelligentsia « socialiste », et, maintenant sous la forme de la bureaucratie « communiste ». Telle est la mécanique fondamentale de la révolution à toutes ses étapes. Dans la flotte, cette mécanique a pris une expression plus concentrée, et par là plus dramatique. 

La composition politique du soviet de Cronstadt reflétait la composition sociale de la garnison et des équipages. Dès l'été 1917, la direction du soviet appartenait au parti bolchevik. Il s'appuyait sur la meilleure partie des marins et comprenait nombre de révolutionnaires passés par l'illégalité, libérés des bagnes. Mais les bolcheviks constituaient, si je me souviens bien, même durant les journées de l'insurrection d'Octobre, moins de la moitié du soviet. Plus de la moitié était constituée par les socialistes-révolutionnaires et les anarchistes. Les mencheviks n'existaient absolument pas à Cronstadt. Le parti menchevik haïssait Cronstadt. Les socialistes-révolutionnaires officiels n'avaient d'ailleurs pas à son égard une attitude meilleure. Les socialistes-révolutionnaires de Cronstadt étaient passés très vite à l'opposition contre Kerenski [6] et constituaient un des détachements de choc de ceux qu'on appelait les socialistes-révolutionnaires « de gauche ». Ils s'appuyaient sur les éléments paysans de la flotte et sur la garnison de terre. Quant aux anarchistes, ils constituaient le groupe le plus bigarré. Il y avait parmi eux d'authentiques révolutionnaires, du genre de Jouk ou de Jelezniak [7]; mais c'étaient des individus isolés, étroitement liés aux bolcheviks. La majorité des « anarchistes » de Cronstadt représentait la masse petite-bourgeoise de la ville et, du point de vue du niveau révolutionnaire, était au-dessous des socialistes-révolutionnaires de gauche. Le président du soviet était un sans-parti, « sympathisant anarchiste », mais au fond un petit fonctionnaire tout à fait paisible, qui avait été auparavant plein de déférence pour les autorités tsaristes et l'était maintenant pour la révolution. L'absence complète de mencheviks, le caractère « gauche » des socialistes-révolutionnaires et la coloration anarchiste de la petite bourgeoisie s'expliquent par l'acuité de la lutte révolutionnaire de la flotte et l'influence dominante de la partie prolétarienne des marins. 


Les modifications intervenues pendant les années de la guerre civile 

Cette caractérisation politique et sociale de Cronstadt que l'on pourrait, si l'on voulait, corroborer et illustrer par de nombreux faits et documents, permet déjà d'entrevoir les modifications qui se sont produites à Cronstadt durant les années de la guerre civile et dont le résultat fut de changer sa physionomie jusqu'à la rendre méconnaissable. C'est précisément sur ce côté très important de la question que mes accusateurs tardifs ne disent pas un mot, en partie par ignorance, en partie par mauvaise foi. 

Oui, Cronstadt fut une page héroïque de l'histoire de la révolution. Mais la guerre civile commença à dépeupler systématiquement Cronstadt et toute la flotte de la Baltique. Déjà, dans les journées de l'insurrection d'Octobre, des détachements de marins de Cronstadt furent envoyés en renfort à Moscou. D'autres furent ensuite dirigés sur le Don, en Ukraine, pour réquisitionner le blé, organiser le pouvoir local. Les premiers temps, Cronstadt semblait inépuisable. Il m'arriva d'envoyer de différents fronts des dizaines de télégrammes réclamant la mobilisation de nouveaux détachements « sûrs », formés d'ouvriers de Petrograd et de marins de la Baltique. Mais, dès la fin de 1918 et en tout cas pas plus tard que 1919, les fronts commencèrent à se plaindre que les nouveaux détachements marins de Cronstadt n'étaient pas bons, qu'ils étaient exigeants, indisciplinés, peu sûrs au combat, en somme, plus nuisibles qu'utiles. Après la liquidation de loudénitch [8] à l'hiver 1919, la flotte de la Baltique et Cronstadt tombèrent dans une prostration totale. On en avait retiré tout ce qui avait quelque valeur, pour le jeter dans le Sud, contre Denikine [9]. Si les marins de Cronstadt de 1917-1918 s'étaient trouvés considérablement au-dessus du niveau de l'Armée rouge et avaient constitué l'armature de ses premiers détachements, de même que l'armature du régime soviétique dans de nombreux gouvernements, les marins qui étaient restés dans le Cronstadt « en paix » jusqu'au début de 1921 sans trouver d'emploi sur aucun des fronts de la guerre civile, étaient en règle générale considérablement au-dessous du niveau moyen de l'Armée rouge, et contenaient un fort pourcentage d'éléments complètement démoralisés qui portaient d'élégants pantalons bouffants et se coiffaient comme des souteneurs. 

La démoralisation sur la base de la famine et de la spéculation avait de façon générale terriblement augmenté vers la fin de la guerre civile. Ce qu'on appelait le mechotchnitchestvo (« le petit marché noir ») avait revêtu le caractère d'un fléau social qui menaçait d'étrangler la révolution. Et, à Cronstadt particulièrement, garnison qui était oisive et vivait sur son passé, la démoralisation avait atteint des proportions très importantes. Quand la situation devint particulièrement difficile dans Petrograd affamée, on examina plus d'une fois, au Bureau politique, la question de savoir s'il ne fallait pas faire un « emprunt intérieur » à Cronstadt, où restaient encore d'importantes réserves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd répondaient : « Ils ne nous donneront rien de plein gré. Ils trafiquent sur les draps, le charbon, le pain. A Cronstadt aujourd'hui, toute la racaille a relevé la tête. » Telle était la situation réelle, sans les doucereuses idéalisations faites après coup. 

Il faut ajouter encore que s'étaient réfugiés dans la flotte de la Baltique, en se portant « volontaires », des marins lettons et estoniens qui craignaient de partir au front et cherchaient à revenir dans leurs patries bourgeoises, la Lettonie et l'Estonie. Ces éléments étaient résolument hostiles au pouvoir soviétique et ont bien manifesté cette hostilité pendant les journées de l'insurrection de Cronstadt. Et, en même temps, des milliers et des milliers d'ouvriers lettons, surtout d'anciens manœuvres, faisaient preuve, sur tous les fronts de la guerre civile, d'un héroïsme sans précédent... On ne peut mettre dans le même sac ni tous les Lettons ni tous ceux de Cronstadt. Il faut savoir opérer les différenciations politiques et sociales. 
Les causes sociales du soulèvement 

La tâche d'une enquête sérieuse est de déterminer, sur la base de données objectives, la nature sociale et politique de la rébellion de Cronstadt et la place qu'elle occupe dans le développement de la révolution. En dehors de cela, la « critique » se réduit à des lamentations sentimentales du type pacifiste à la manière d'Alexandre Berkman, d'Emma Goldman [10] et de leurs émules récents. Ces messieurs n'ont pas la moindre notion des critères et des méthodes d'une enquête scientifique. Ils citent les appels des insurgés comme des prédicateurs dévots citent les Saintes Écritures. Ils se plaignent d'ailleurs que je ne tienne pas compte des « documents », c'est-à-dire de l’Évangile selon Makhno [11] et autres apôtres. « Tenir compte » des documents ne signifie pas les croire sur parole. Marx disait déjà qu’on ne pouvait pas juger les partis ni les individus sur ce qu'ils disent d'eux-mêmes. Le caractère d'un parti est déterminé beaucoup plus par sa composition sociale, son passé, ses relations avec les différentes classes et couches sociales que par ses déclarations verbales ou écrites, surtout quand elles sont faites au moment critique de la guerre civile. Si nous nous mettions, par exemple, à prendre pour argent comptant les innombrables proclamations de Negrin, Companys, Garcia Oliver [12] et Cie, nous devrions reconnaître que ces messieurs sont les amis ardents du socialisme. Ils sont pourtant en fait ses perfides ennemis. 

En 1917-1918, les ouvriers révolutionnaires entraînèrent derrière eux la masse paysanne, non seulement dans la flotte, mais également dans tout le pays. Les paysans s'emparèrent de la terre et la partagèrent, le plus souvent sous la direction des marins et des soldats qui rentraient dans leur village. Les réquisitions de pain ne faisaient que commencer et se limitaient d'ailleurs presque totalement à frapper les hobereaux et les koulaks. Les paysans se firent aux réquisitions comme à un mal temporaire. Mais la guerre civile dura trois ans. La ville ne donnait presque rien au village et lui prenait presque tout, surtout pour les besoins de la guerre. Les paysans avaient approuvé les « bolcheviks », mais devenaient de plus en plus hostiles aux «communistes ». Si au cours de la période précédente, les ouvriers avaient mené en avant les paysans, les paysans maintenant tiraient les ouvriers en arrière. C'est seulement par suite d'un tel changement d'état d'esprit que les Blancs réussirent à attirer partiellement à eux des paysans et même des demi-ouvriers et demi-paysans de l'Oural. C'est de ce même état d’esprit, c'est-à-dire de l'hostilité à l'égard de la ville, que s'est nourri le mouvement de Makhno, lequel arrêtait et pillait les trains destinés aux fabriques, aux usines et à l'Armée rouge, détruisait les voies ferrées, exterminait les communistes, etc. Bien entendu Makhno appelait cela la lutte anarchiste contre l' « État ». En fait, c'était la lutte du petit propriétaire exaspéré contre la dictature prolétarienne. Un mouvement analogue se produisit dans un certain nombre d'autres provinces, surtout dans celle de Tambov, sous le drapeau des « socialistes-révolutionnaires » [13]. Enfin, dans diverses parties du pays, étaient à l’œuvre des détachements paysans qu'on appelait « les Verts », qui ne voulaient reconnaître ni les Rouges ni les Blancs et se tenaient à l'écart des partis de la ville. Les « Verts » se mesuraient parfois aux Blancs et reçurent d'eux de cruelles leçons; mais ils ne rencontraient certes pas de pitié de la part des Rouges non plus. De même que la petite bourgeoisie est broyée entre les meules du grand capital et du prolétariat, de même les détachements de partisans paysans étaient réduits en poudre entre l'Armée rouge et l'Armée blanche. 

Seul un homme à l'esprit tout à fait creux peut voir dans les bandes de Makhno ou dans l'insurrection de Cronstadt une lutte entre les principes abstraits de l'anarchisme et du socialisme d’État. Ces mouvements étaient en fait les convulsions de la petite bourgeoisie paysanne, laquelle voulait assurément s'affranchir du capital, mais en même temps n'était nullement d'accord pour se soumettre à la dictature du prolétariat. Elle ne savait pas concrètement ce qu'elle voulait elle-même et, de par sa situation, ne pouvait pas le savoir. C'est pourquoi elle couvrait si facilement la confusion de ses revendications tantôt du drapeau anarchiste et tantôt du drapeau populiste, tantôt d'un simple drapeau « vert ». S'opposant au prolétariat, elle tentait, sous tous ces drapeaux, de faire tourner à l'envers la roue de la révolution. 

Le caractère contre-révolutionnaire de la rébellion de Cronstadt 

Entre les diverses couches sociales et politiques de Cronstadt, il n'y avait évidemment pas de cloisons étanches. Pour prendre soin des machines, il était resté à Cronstadt un certain nombre d'ouvriers et de techniciens qualifiés. Mais leur sélection s'était faite par élimination, et c'étaient les moins sûrs politiquement et les moins propres à la guerre civile qui étaient restés. C'est de ces éléments que sortirent par la suite plusieurs « chefs » du mouvement. Cependant, ce fait absolument naturel et inévitable, que certains accusateurs soulignent triomphalement, ne change en rien la physionomie anti-prolétarienne de la rébellion. Si on ne se laisse pas abuser par des mots d'ordre pompeux, de fausses étiquettes, etc., le soulèvement de Cronstadt n'apparaît que comme une réaction armée de la petite bourgeoisie contre les difficultés de la révolution socialiste et la rigueur de la dictature prolétarienne. C'est précisément la signification du mot d'ordre de Cronstadt, « Les soviets sans communistes », dont se sont immédiatement emparé non seulement les socialistes-révolutionnaires, mais aussi les libéraux bourgeois. En tant que représentant le plus perspicace du capital, le professeur Milioukov comprenait qu'affranchir les soviets de la direction des communistes, c'était tuer à bref délai les soviets. C'est confirmé par l'expérience des soviets russes dans la période du règne des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires et plus clairement encore par l'expérience des soviets allemands et autrichiens sous le règne de la social-démocratie. Les soviets dominés par les socialistes-révolutionnaires et les anarchistes ne pouvaient servir que de marchepieds pour passer de la dictature du prolétariat à la restauration capitaliste. Ils n'auraient pu jouer aucun autre rôle, quelles qu'aient été les « idées » de leurs membres. Le soulèvement de Cronstadt avait ainsi un caractère contre-révolutionnaire. 

Du point de vue de classe, lequel — sans offenser messieurs les éclectiques — demeure le critère fondamental, non seulement pour la politique, mais aussi pour l'histoire, il est extrêmement important de comparer le comportement de Cronstadt à celui de Petrograd dans ces journées critiques. De Petrograd aussi, on avait extrait toute la couche dirigeante des ouvriers. Dans la capitale désertée régnaient la famine et le froid, plus cruellement encore peut-être qu'à Moscou. Période héroïque et tragique ! Tous étaient affamés et irrités. Tout le monde était mécontent. Il y avait dans les usines une sourde fermentation. En coulisse, des organisateurs venus des socialistes-révolutionnaires et des officiers blancs tentaient de lier le soulèvement militaire à un mouvement d'ouvriers mécontents. Le journal de Cronstadt parlait de barricades à Petrograd, de milliers de tués. La presse du monde entier le répétait. Mais en réalité il s'est produit un phénomène inverse. Le soulèvement de Cronstadt n'a pas attiré, mais repoussé les ouvriers de Petrograd. La démarcation s'opéra selon la ligne des classes. Les ouvriers sentirent immédiatement que les rebelles de Cronstadt se trouvaient de l'autre côté de la barricade, et ils soutinrent le pouvoir soviétique. L'isolement politique de Cronstadt fut la cause de son manque d'assurance interne et de sa défaite militaire. 
La Nep et l'insurrection de Cronstadt 

Victor Serge, qui semble vouloir fabriquer une synthèse quelconque de l' « anarchisme », du poumisme et du marxisme, s'est mêlé bien malencontreusement à la discussion sur Cronstadt. Selon lui, l'introduction, une année plus tôt, de la Nep aurait pu éviter le soulèvement. Admettons-le. Mais il est très difficile de donner après coup de tels conseils. Certes, comme Serge le fait remarquer, j'avais proposé dès le début de 1920 le passage à la Nep [14]. Mais je n'étais nullement convaincu d'avance du succès. Ce n'était pas pour moi un secret que le remède pouvait s'avérer pire que le mal. Quand je me heurtai à l'opposition de la direction du parti, je ne fis pas ouvertement appel à la base, pour ne pas mobiliser la petite bourgeoisie contre les ouvriers. Il fallut l'expérience des douze mois qui suivirent pour convaincre le parti de la nécessité d'un cours nouveau. Mais il est remarquable que précisément les anarchistes de tous les pays aient accueilli la Nep comme... une trahison du communisme. Et maintenant, les avocats des anarchistes nous accusent de ne pas l'avoir introduite une année plus tôt ! 

Au cours de l'année 1921, Lénine a plus d'une fois publiquement reconnu que l'obstination du parti à maintenir les méthodes du communisme de guerre était devenue une grave erreur. Mais qu'est-ce que cela change à l'affaire ? Quelles qu'aient été les causes de l'insurrection de Cronstadt, immédiates ou lointaines, sa signification était celle d'une menace mortelle pour la dictature du prolétariat. La révolution prolétarienne, même si elle avait commis une erreur politique, devait-elle se punir elle-même et se suicider? 

Ou peut-être suffisait-il de communiquer aux insurgés de Cronstadt les décrets sur la Nep pour les apaiser de cette façon? Illusion ! Les insurgés n'avaient pas consciemment de programme, et, par la nature même de la petite bourgeoisie, ne pouvaient pas en avoir. Eux-mêmes ne comprenaient pas clairement que leurs pères et leurs frères avaient, avant tout, besoin de la liberté du commerce. Ils étaient mécontents, révoltés, mais ne connaissaient pas d'issue. Les éléments les plus conscients, c'est-à-dire les plus à droite, qui agissaient en coulisse, voulaient la restauration du régime bourgeois. Mais ils n'en parlaient pas à voix haute. L'aile « gauche » voulait la liquidation de la discipline, les « soviets libres » et une meilleure pitance. Le régime de la Nep ne pouvait apaiser les paysans que graduellement, et, à la suite des paysans, la partie mécontente de l'armée et de la flotte. Mais il fallait pour cela l'expérience et le temps. 

Il est plus puéril encore de prétendre que l'insurrection n’était pas une insurrection, que les marins ne proféraient aucune menace, qu'ils s'étaient « seulement » emparés de la forteresse et des bâtiments de guerre, etc. Cela veut dire que si les bolcheviks ont attaqué la forteresse en passant sur la glace, la poitrine à découvert, c'est uniquement à cause de leur mauvais caractère, de leur penchant à provoquer artificiellement des conflits, de leur haine des marins de Cronstadt ou de la doctrine anarchiste (à laquelle, soit dit en passant, personne ne pensait en ces jours-là). N'est-ce pas là bavardage puéril ? Se mouvant librement dans l'espace et le temps, des critiques dilettantes essaient — dix-sept ans après — de nous suggérer l'idée que tout se serait terminé à la satisfaction générale, si la révolution avait laissé à eux-mêmes les marins insurgés. Mais le malheur est que la contre-révolution ne les aurait nullement laissés à eux-mêmes La logique de la lutte donnait, dans la forteresse, l'avantage aux éléments les plus extrémistes, c'est-à-dire aux contre-révolutionnaires. Le besoin de ravitaillement aurait placé la forteresse dans la dépendance directe de la bourgeoisie étrangère et de ses agents, les émigrés blancs. Tous les préparatifs nécessaires pour cela étaient déjà en cours. Attendre passivement, dans de telles conditions, un dénouement heureux, c'est sans doute ce dont auraient été capables des gens du type des anarcho-syndicalistes espagnols ou des poumistes. Par bonheur les bolcheviks appartenaient à une autre école. Ils considéraient que leur devoir était d’éteindre l'incendie dès le début, et par conséquent, avec le moins de victimes. 

Les « insurgés de Cronstadt » sans forteresse 

Au fond, messieurs les critiques sont les adversaires de la dictature du prolétariat, et, de ce fait, les adversaires de la révolution. C'est en cela que tient tout le secret. Certes, un certain nombre d'entre eux admettent en paroles révolution et dictature. Mais cela ne vaut guère mieux. Ils veulent une révolution qui ne mènerait pas à la dictature et une dictature qui s’exercerait sans contrainte. Ce serait bien entendu une dictature fort « agréable ». Mais cela exige quelques détails: un développement très régulier et surtout, un niveau très élevé des masses travailleuses. Dans de telles conditions, la dictature ne serait plus nécessaire. Certains anarchistes, qui sont au fond des pédagogues libéraux, espèrent que, dans cent ou dans mille ans, les travailleurs auront atteint un niveau de développement si élevé que la contrainte sera inutile. Assurément, si le capitalisme était capable de mener à un tel développement, il serait inutile de le renverser. Il n'y aurait aucun besoin, ni de révolution violente, ni de la dictature qui est la conséquence inévitable de la victoire révolutionnaire. Cependant le capitalisme décadent actuel laisse peu de place aux illusions humanitaires et pacifistes. 

La classe ouvrière — pour ne pas parler des masses semi-prolétariennes — est hétérogène, socialement comme politiquement. La lutte des classes engendre la formation d'une avant-garde qui attire à elle les meilleurs éléments de la classe. La révolution est possible au moment où l'avant-garde réussit à entraîner avec elle la majorité du prolétariat. Mais cela ne signifie nullement que disparaissent les contradictions entre les travailleurs eux-mêmes. Au point culminant de la révolution, elles sont certes atténuées, mais seulement pour se manifester, ensuite, à la seconde étape, dans toute leur acuité. Telle est la marche de la révolution dans son ensemble. Telle fut sa marche à Cronstadt. Quand des raisonneurs en pantoufles veulent prescrire après coup à la révolution d'Octobre un autre itinéraire, nous ne pouvons que leur demander respectueusement de nous indiquer où et quand leurs grands principes se sont trouvés confirmés en pratique, ne fût-ce que partiellement, ne fût-ce tendanciellement ? Où sont les signes qui permettent de compter à l'avenir sur le triomphe de ces principes ? Nous n'aurons bien entendu jamais de réponse. 

La révolution a ses lois. Nous avons formulé depuis longtemps ces « leçons d'Octobre », qui ont une importance non seulement russe, mais également internationale. Personne n’a tenté de proposer d'autres « leçons ». La révolution espagnole confirme par la négative les « leçons d'Octobre ». Mais les critiques sévères se taisent ou se dérobent. Le gouvernement de « Front populaire » étrangle la révolution socialiste et fusille les révolutionnaires : les anarchistes participent à ce gouvernement et, quand on les chasse, ils continuent à soutenir les bourreaux [15]. Et leurs avocats et alliés étrangers s'occupent pendant ce temps de défendre... la rébellion de Cronstadt contre les féroces bolcheviks. Ignoble comédie ! 

Les discussions actuelles autour de Cronstadt tournent autour du même axe de classe que le soulèvement de Cronstadt lui-même, au travers duquel la partie réactionnaire des marins tentait de renverser la dictature du prolétariat. Sentant leur impuissance sur l'arène de la politique révolutionnaire d'aujourd'hui, les confusionnistes et les éclectiques petits-bourgeois tentent d'utiliser le vieil épisode de Cronstadt pour combattre la IV° Internationale, c'est-à-dire le parti mondial de la révolution prolétarienne. Ces « Cronstadtiens » modernes seront écrasés comme les autres, sans avoir recours aux armes, il est vrai, car, heureusement, ils n'ont pas de forteresse. 

Notes 

[1] Cronstadt, île au large de Petrograd, était la base de la flotte de la Baltique. Sa garnison se souleva en mars 1921 contre le gouvernement bolchevik. Les opérations militaires, du 7 au 17 mars, furent suivies d'une sévère répression qu'une tradition malveillante impute particulièrement à Trotsky. 
[2] Pavel N. Milioukov (1859 1943), historien et dirigeant du parti constitutionnel-démocrate (« cadet »), ancien ministre du gouvernement provisoire, émigré en France, y publiait un journal qui s'était joint à la campagne déclenchée contre Trotsky à propos de Cronstadt. 
[3] Wendelin Thomas (1884 19?), marin, socialiste en 1910, avait été en 1918 un des dirigeants du soulèvement de la flotte de guerre. Député communiste au Reichstag, il avait rompu en 1933 et vivait aux États-Unis. Il avait été membre de la commission Dewey et, après la session de Coyoacàn, avait adressé à Trotsky une série de questions sur Cronstadt et Makhno. La première réponse de Trotsky à se trouve dans les Œuvres, 14, pp. 175 178. 
[4] Il est vrai que le concert dirigé particulièrement contre Trotsky sur Cronstadt (Zinoviev, Lénine, Staline, avaient ils moins de responsabilités que lui ?) était curieusement opportun au moment du grand massacre en U.R.S.S. et de la faillite des dirigeants anarchistes devenus ministres et colonels en Espagne. 
[5] L’article en question n'était pas encore paru. Intitulé « La vérité sur Cronstadt », il devait paraître seulement dans le n° 2 de New International, de février 1938. 
[6] Aleksandr F. Kerenski (1882 1970), avocat, socialiste révolutionnaire du groupe « travailliste », était président du gouvernement provisoire depuis la chute du prince Lvov. 
[7] Nous savons peu de chose sur Justin Jouk, condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1909 pour vol dans une usine de sucre et assassinat d'un gardien, responsable en 1917 des Gardes rouges à Petrograd et qui, à ce titre, supervisa la distribution aux ouvriers des grenades prises à l'arsenal de Schlüsselbourg lors de la « Korniloviade », tué pendant la guerre civile. 
Anatoli G. Jelezniak, dit Jelezniakov (1895 1919) avait été ouvrier agricole puis chauffeur sur un bateau en mer Noire. Mobilisé en 1915, il déserta en 1916, Arrivé à Petrograd au lendemain de la révolution, il fut l'un des dirigeants de la résistance des ouvriers et marins anarchistes qui avaient occupé la villa de l'ancien gouverneur Durnovo et proclamé son « expropriation » en « maison de repos» pour le peuple. Arrêté le 14 juin après l'assaut des forces de police contre la « datcha Durnovo », il fut condamné à 14 ans de travaux forcés et s'évada peu après. Revenu à Petrograd à la tête d'un détachement de marins, il était délégué au 2° congrès des soviets et participa à l'assaut du Palais d'Hiver. En janvier 1918, en sa qualité de commandant de la garde du Palais de Tauride, il ordonna la dispersion de l'Assemblée constituante. Au cours de la guerre civile, il commanda successivement un régiment, une division d'infanterie, puis un train blindé et fut tué au combat en juin 1919. 

[8] Nikolai N. loudénitch (1862 1933), officier de carrière, général commandant au Caucase en 1905, réfugié en Finlande après octobre 1917, commande l'armée du Nord -Ouest qui échoue contre Petrograd en novembre 1919, se replie et émigre en Grande-Bretagne. 
[9] Anton l. Denikine (1872-1947) succéda à Kornilov au commandement des forces blanches du Sud en mars 1918. Il se battait pour « la Russie une et indivisible » et la reprise de la terre aux paysans. Battu en novembre 1919, il émigra. 
[10] Alexander Berkman (1870 1936), né en Pologne, a rejoint très tôt le mouvement anarchiste et passé 14 ans en prison pour un attentat contre le magnat de l'acier Henry Clay Frick. Il prit une position antimilitariste pendant la guerre et fut arrêté pour avoir appelé à refuser les ordres de mobilisation. Expulsé des Etats Unis, il alla en Russie où il tenta vainement de s'opposer à la répression qui s'abattit sur ses camarades surtout à partir de mars 1921. Il s'est suicidé. Emma Goldman (1869 1940) eut le même itinéraire et mourut au cours d'une tournée de propagande, à Toronto. 
[11] Nestor Makhno (1889 1935), fils de paysan, condamné à mort pour un acte terroriste qui avait coûté la vie à un policier en 1906, avait vu sa peine commuée. « Formé » en prison par Archinov, il réussit pendant la guerre civile à construire une « Armée insurgée » indépendante des Rouges et des Blancs et un conseil militaire révolutionnaire qui coiffait les territoires libérés par ses partisans. Il fut finalement écrasé par l'Armée rouge et se réfugia en France. 
[12] Juan Negrin Lopez (1880 1956), docteur et professeur à la Faculté de médecine de Madrid, socialiste de droite, était marié à une Russe. Il fut ministre des Finances du gouvernement Largo Caballero et candidat du P.C. pour lui succéder. Son gouvernement coïncida avec l'influence maximale du P.C.E. 
Luis Companys y Jover (1883 1940), avocat, défenseur des militants de la C.N.T., le chef de file des « catalanistes de gauche » de la Esquerra Catalana, présida la Généralité de Catalogne en 1936 et fut un élément « libéral » du Front populaire. 
Juan Garcia Oliver (1901 1980), garçon de café, membre du groupe d'action Solidarios, puis, après 1930, du groupe Nosostros, était l'un des activistes anarchistes les plus connus. Au cours des années 30, il s'identifia avec le courant « anarcho -bolchevik », qui insistait sur la nécessité d'une « politique militaire ». Très influent dans la C.N.T. catalane, il fut le véritable chef du Comité des milices antifascistes de Catalogne qui lui avait confié l'organisation de la défense. Il devint en novembre ministre de la Justice dans le gouvernement de Front populaire présidé par Largo Caballero. 
[13] On a très peu d'informations sur cette insurrection paysanne dont le chef était A.S. Antonov (? 1922), un instituteur membre du parti s.-r. depuis 1905, sauf qu'elle s'étendit largement dans la région de Tambov, en 1921, à partir de la résistance aux livraisons obligatoires, et qu'elle fut réduite cette même année par 30 000 hommes commandés par Toukhatchevsky. 
[14] Trotsky avait proposé, dès le début de 1920, l'abandon de la politique des « mesures de guerre », mais n'avait pas été suivi. 
[15] Allusion à l'attitude très réservée des dirigeants de la C.N.T.-F.A.I. à l'égard des campagnes contre les assassinats et enlèvements de militants révolutionnaires en Espagne « républicaine ».

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5 mars 1953 : mort du dictateur Staline

[Article de Lutte Ouvrière n°1805 du 6 mars 2003 publié pour les cinquante ans de la mort de Staline]

Le cinquantième anniversaire de la mort de Staline a été une nouvelle fois le prétexte, pour beaucoup, pour enterrer le communisme. Et ceux qui furent, il y a cinquante ans, parmi les adulateurs du dictateur n'ont pas été les moins zélés dans cette mise en bière. Certains d'entre eux en ont même fait leur spécialité, pour ne pas dire leur fonds de commerce, jouant le rôle de ces consultants, prisés par les chaînes de télé, quand il faut commenter soit une intervention militaire, soit des matchs. Comme si le fait d'avoir été stalinien, de stricte obédience, ou dans ses variantes maoïste, albanaise ou autre, valait brevet de compétence; comme si le fait de s'être aplati devant le conformisme régnant à l'époque donnait une priorité pour aller à la soupe en jouant des coudes. 

Mais à l'époque on ignorait tout, entend-on dire aujourd'hui. Curieuse excuse, de la part de gens qui font profession d'historiens, qui se targuent d'être des investigateurs infatigables! 

C'est un grossier mensonge, le premier d'une longue série. Bien sûr que l'on savait l'essentiel. Et on n'avait pas besoin pour savoir d'attendre que la mort du dictateur laisse ses successeurs distiller, au compte-gouttes, les révélations sur le despote du Kremlin. On pouvait savoir, mais à condition d'en avoir la volonté, et le courage intellectuel qui va avec. Et sans pour autant se ranger dans la cohorte des adulateurs du capitalisme. 

Les abjections, les crimes du stalinisme avaient été dénoncés bien avant que Staline ait rendu son dernier soupir. Ils avaient été révélés par ceux-là même qui avaient été les principaux artisans de cette révolution d'octobre 1917, qui avait su ébranler le monde. 

Dès 1923, Trotsky et les principaux dirigeants de la révolution communiste décelaient et dénonçaient les premiers signes de la dégénérescence du parti communiste russe et de l'État soviétique. Lénine lui-même, à la veille de sa mort, en signalait l'inquiétante dérive, et le rôle néfaste qu'y jouait Staline. C'est donc une contrevérité historique, un mensonge délibéré, de prétendre aujourd'hui que le stalinisme aurait été le produit naturel du bolchevisme, qu'il s'inscrivait dans sa continuité. Une contrevérité mise sur pied par Staline lui-même, qui construisit, avec la complicité passive ou active de nombreux courtisans, sa propre légende d'héritier de la révolution russe et de continuateur de Lénine. Mais c'est une fumisterie de prétendre qu'il aurait fallu attendre des décennies après sa mort et le travail critique de chercheurs, fouinant dans les archives pour savoir ce qui s'était passé de 1923 à 1953. 

Dénoncer le stalinisme naissant, dès le début des années vingt, puis le stalinisme triomphant en URSS et imposant sa loi à tous les partis communistes dans le monde n'était pas chose facile. Et pourtant il y eut des femmes et des hommes pour le faire, sans se ranger pour autant dans le camp d'en face, dans le camp des adversaires du communisme. 

Trotsky et ses partisans ont été de ceux-là. Sans entrer dans le détail, les titres de quelques-unes de ses œuvres majeures, décrivant et analysant la dégénérescence de l'État soviétique et celle, concomitante, du parti bolchevique sont sans ambiguïté: Les Crimes de Staline, La Révolution Trahie, ces livres ont été écrits et édités dans les années trente, et accessibles à ceux qui cherchaient vraiment. Ce combat contre le stalinisme, au nom du communisme, a valu plus de coups que d'honneurs à ceux qui le menaient. De nombreux révolutionnaires qui avaient joué un rôle majeur pour faire triompher la révolution de 1917 et, y compris parmi eux, certains qui avaient capitulé devant Staline, le payèrent de leur vie. D'autres menèrent le combat jusqu'au bout. De nombreux trotskystes, et Trotsky lui-même, tombèrent sous les coups des staliniens. Alors oser prétendre aujourd'hui que l'on ne pouvait savoir à l'époque est une imposture. 

Et c'en est une aussi de présenter le stalinisme comme l'enfant naturel du bolchevisme. 

Lénine et les dirigeants de l'État ouvrier avaient exproprié les capitalistes et les propriétaires fonciers, proposé la paix à tous les peuples du monde et invité tous les travailleurs, tous les exploités, à les rejoindre dans la lutte révolutionnaire pour édifier un monde fraternel, débarrassé de l'exploitation, de la misère et de l'obscurantisme, de l'oppression. Staline et son régime furent la négation de tout cela. Il n'y avait absolument rien de commun entre la conception qu'avaient du socialisme et du communisme ceux qui, par leur action, contribuèrent à fonder l'État ouvrier soviétique, et l'URSS de Staline. 

Mais la seule façon de le vérifier est de se reporter à l'histoire telle qu'elle s'est déroulée, sans emprunter les lunettes déformantes de l'anticommunisme dominant. À la condition que l'on considère cette histoire d'un point de vue révolutionnaire, avec le regard de ceux qui s'interrogent avec sérieux sur les moyens de remplacer le système capitaliste par une société réellement communiste. C'est dans cette optique qu'à notre sens on peut, on doit analyser et comprendre Staline et le stalinisme. 

Alain VALLER 

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